En 1976, à 19 ans, elle brûle son passé (on sait tout juste qu'elle a grandi dans un couvent) et se rase la tête ce qui lui vaudra son surnom de "Reine des punks" bien qu'elle soit plus proche de la new wave et des jeunes gens modernes qui traînaient aux Halles à Paris (dans sa bande il y avait le tout jeune Christian Louboutin). Elle se trouve un nouveau papa, Serge Kruger et une nouvelle maman, Fabrice Emaer, patron du club le Sept, son QG. Des pommettes hautes, un nez en trompette et des yeux en amandes lui donnent l'air mutin des éternels enfants. Une voix légèrement éraillée avec un accent énergique de titi parisien viennent compléter le portrait de cette Peter Pan sexy. Edwige est sublime, Helmut Newton la prend pour modèle tout comme les débutants Pierre et Gilles ou encore Jean-Baptiste Mondino. Loulou de la Falaise et Saint Laurent (qui lui dessine des smokings sur mesure) la prennent sous leur aile. 

 
 
Lorsqu'Andy Warhol vient à Paris en 1977 c'est avec Edwige qu'on le fait poser en couverture du magazine branché Façade. Le roi du pop art avait besoin d'une reine alors ce sera la reine des punks. Il lui propose de venir à New York mais c'est un coup de foudre pour Patti Hansen, l'épouse de Keith Richards, qui lui fait quitter Paris pour les États-Unis. Androgyne et gender fluid comme on dit à présent, Edwige est résolument moderne, comme elle le confiait à Jalouse en 2009 : "Bi ou pas bi, il n'y avait pas d'étiquettes, t'es beau/t'es belle j'ai envie de toi". À New York elle retrouve naturellement le petit groupe de français exilés : Maripol Fauque (sa soeur de coeur) et son mari le photographe Edo Bertoglio qui seront son point d'ancrage mais aussi Lizzy Mercier Descloux et Michel Esteban. Patti ne quittera pas Keith Richards mais Edwige vivra désormais entre Paris et New York.
 
Edwige, Maripol & Bianca Jagger en mode selfie au Studio 54, 1978
 
Fabrice Emaer lui confie alors le rôle de Saint Pierre à l'entrée du nouveau paradis des nuits parisiennes qu'il vient d'ouvrir : Le Palace. Elle en devient la figure de proue. Elle fait les premiers défilés de Jean-Paul Gaultier et Thierry Mugler. Elle tourne avec Philippe Garrel (L'Enfant Secret) Philippe Gautier, Jean-Marie Perrier et Arielle Dombasle. Edwige est une star de l'underground mais dans la France giscardienne le crossover est impossible. Elle continue de se produire sur scène avec Claude Arto, leur groupe Mathématiques modernes sortira son premier (et unique) album en 1981 Les Visiteurs du Soirproduit par Jacno. Le single Disco rough est nommé disque de la semaine par le NME mais n'affolera pas les charts en France où les radios libres n'existent pas encore. Edwige a toujours minimum 3 trains d'avance dans une France qui en a 15 de retard.
 
 
Elle part au Japon comme mannequin, y monte un autre groupe puis retourne à New York. Elle bosse un temps à la Danceteria (le club mythique où fut découverte Madonna) et comme au Palace avec Philippe Krootchey, Jenny Bel'Air ou encore Paquita Paquin, elle y bosse avec ses potes : Keith Haring (busboy), Sade (vestiaire), Debi Mazar (ascenseur), Martin Burgoyne... C'est là et à cette époque que la culture populaire et underground actuelle est née : le hip hop, le street art, la culture gay, latino, ska, reggae, la new wave, le post disco, la no wave, la synth pop anglaise et la Danceteria en est le point de convergence. Elle s'occupe ensuite d'autres clubs mythiques comme Area et le Palladium, elle y organise ses propres soirées "Lazy lounge" ou encore "Beat cocktail lounge". En parallèle, elle monte un autre groupe, Jungle Geisha, où en plus du chant elle joue du saxophone. Elle joue dans Eurydice in the avenues avec Vincent Gallo et interprète une vampire sexy dans Because the Dawn. Au milieu des années 80 elle s'occupe de l'entrée du Starck, club chic et branché de Philippe Starck à Dallas. 
 
 
En 1987 elle rejoint un ashram en Inde pendant plusieurs années. Toujours en avance. À son retour au début des années 90, elle partage son enseignement à New York et organise des soirées (Beige) au Tunnel, au Life, et se produit au cabaret le Bard'o avec le légendaire Joey Arias. Elle enregistre des singles house avec Robert Aaron produits par Junior Vasquez. Au début des années 2000, la jeune génération de clubbers parisiens redécouvre celle qui est leur grande soeur à tous. Yvan Smagghe fait de Disco Rough un incontournable de ses sets au Pulp qui devient 20 ans plus tard un hit underground. Maripol sort ses premiers livres de polaroids, Edwige omniprésente dans ses pages intrigue par son physique. De son côté, elle ouvre un blog Disco rough. Agnès B. lance le projet "Des jeunes gens modernes", elle vend dans ses boutiques des t-shirts et des badges à l'effigie d'Edwige photographiée par Philippe Morillon, cheveux blonds en pétard, épingle à nourrice dans le lobe de l'oreille, perfecto en cuir, bouche ouverte, Edwige est désormais le visage de sa génération mais aussi celui de la nouvelle qui se reconnait dans sa modernité. Les Visiteurs du Soir est réédité et les morceaux n'ont pas pris une ride, ils collent parfaitement à l'époque. Yelle reprend A+B=C, un documentaire est tourné sur cette jeunesse française du Palace et des Halles. Edwige travaille au Standard Hotel à New York, elle enregistre toujours de la musique. Il y a deux ans, une nouvelle aventure, elle quitte Brooklyn pour Miami. Elle pose ses valises au Vagabond Motel où elle vit désormais, elle créé des oeuvres végétales dans les jardins de l'hôtel notamment des girafes, son totem.
 
 
 
L'histoire d'Edwige ne s'arrête pas ici, elle ne s'arrête pas avec son départ. "On se retrouvera dans la lumière" comme elle disait à chaque disparition d'un ami mais aujourd'hui cette lumière est plus intense que jamais maintenant qu'elle l'a rejoint car le charisme, la gentillesse, l'élégance et l'humour d'Edwige illuminent encore nos vies. L'incroyable émotion suscitée par l'annonce de sa disparition sur les réseaux sociaux est à l'image de la générosité d'âme et de coeur d'Edwige pour qui l'amour et l'amitié auront toujours été le moteur de sa vie, elle avait fait tatouer sur son corps les déclarations d'amour et d'amitié de sa famille de coeur. Anonymes et célébrités partagent depuis deux jours sur les réseaux sociaux leurs souvenirs avec Edwige : Marcus Leatherdale, photographe et élève/égérie de Robert Mapplethorpe déclare avoir déménagé à New York après avoir vu une photo d'Edwige prise par Edo Bertoglio. L'actrice Debi Mazar a dit s'être inspirée d'Edwige pour son personnage dans sa série à succès Younger. À Paris on voit des baby Edwige en club et dans la rue, conscients et fiers de son influence. Mais le plus bel héritage d'Edwige c'est cette vague d'amour qu'elle a su susciter et suscite aujourd'hui plus que jamais. La reine des punks et des clubbers est morte, LONG LIVE QUEEN EDWIGE.
 
 
Phil-Doux Laplace.