Fan de Kraftwerk, Flavien s’est fait fabriquer des robots. Ses «fantômes», comme il les appelle, sont trois assemblages de métal et de circuits électroniques se dépliant jusqu’à bien 1 mètre 80 - pour le plus mastoc d’entre eux - et drapés d’un voile noir qui tourne comme la jupette d’un derviche lorsque l’ordinateur le commande. Ils ont été conçus par Juliette et Raphaël, des amis artistes. L’idée, c’est «qu’à force de jouer seul sur scène, j’en avais marre, je voulais des présences, explique Berger. Et on se paye le luxe de tester, ici, avec un public, notre première collaboration avec les fantômes.» Nous sommes au Palais de Tokyo, un mardi de septembre 2015, c’est un jour de fermeture. Pour accéder à la salle où se trouve le musicien, il faut téléphoner à une personne qui peut monter vous chercher, c’est le protocole. Mais ça ne capte pas en bas. Mais c’est le protocole.

 

 

Flavien est en «répétition» : pour la première fois, il ne jouera pas seul mais avec ses présences électroniques réglées précautionneusement pour monter, descendre et tourner sur elles-mêmes pendant le concert du lendemain, show qui n’a pas été annoncé très officiellement car il y a peu de places. C’est plus une carte blanche donnée par le musée. Et c’est confortable. Pour régler une loupiote, on y va à la grue. L’espace de ce sous-sol est gigantesque et je ne compte pas le nombre de personnes qui s’activent, ni celles qui pourrait travailler de chez elles. En bref : il y a suffisamment d’argent public (merci pour tes 7 055 524 € en 2013, Ministère de la Culture) au Palais pour organiser des concerts semi-privés et payer des gens pour être «sur place». Comme quoi la culture, c’est aussi affaire de spéculation. Tout ce monde-là s’affaire au concert d’un jeune homme qui pourtant joue seul et compose seul depuis le début, marqué par un premier EP, Mars Balnéaire, chez Pan European en 2014. Et quoi d’autre ? Ha oui, lui, au milieu du petit chantier, ne répète pas vraiment. «Jamais. Je ne répète jamais.»

 

 

PAN EUROPEAN, EXCEPTION FRANÇAISE 

L'une des particularités du label de Flavien : écrire sur les artistes Pan European est une mission herculéenne. Nicolas Ker est fou, ça se manifeste beaucoup en interview, Koudlam ne lâche que deux mots à la minute, ces gars sont publiés par le freak Arthur Peschaud qui une fois m’a parlé si longtemps que mon iPhone a auto-supprimé la bande. Flavien Berger n’est pas en reste car en plus de sortir des cases, il ne connaît pas vraiment la musique : «je ne sais jouer que mes morceaux, je n’ai pas appris le solfège.» Quand on entend ses mélodies et gimmicks pop qu’il n’a pas écrits, ça donne l’impression de parler avec un transhumain. 

 

Flavien n’est pas de la famille de Michel, et en dépit des analyses, il est bien humain, de type grogeekus-bricolus. «Dans ma famille, ça parlait plutôt ciné à table. Je n’avais pas de parent dans la musique, donc pas de pression. Je ne pensais pas à une carrière dans la musique, mais j’ai toujours bidouillé de la musique.» Il fait l’ENSCI, une école entre les arts et l’ingénierie, où il apprend à ne pas tirer au flanc et rencontre Juliette et Raphaël, les constructeurs des fantômes. Il part quelques temps en Belgique où il trifouille avec le collectif Sin (de «sinusoïdale»), des chercheurs en faille. Un sacerdoce. Puis il devient professeur de son, boulot qu’il exerce depuis 5 ans et qui lui permet de faire la part des choses sans mettre tous les œufs dans le même panier. Après, s’il n’est pas un «fils de», le claviériste électronique n’en est pas moins le frère de sa sœur, la tourneuse qui organise toutes ses dates de concert. «Justement, parce que c’est ma sœur, on a attendu un maximum de temps avant qu’elle me booke : on voulait être sûr que le projet tienne la route.» Une exigence imposée, car après avoir été signé par Arthur Peschaud sur la base de quelques maquettes et avant de devenir le trublion qu’on connaît en live, Flavien Berger n’a pas eu que le buzz et l’argent du buzz. «Une fois, j’ai fait l’avant-scène du festival des Inrocks, et là : coupure de courant. Trois fois d’affilée.» Tollé. Il y a quelques jours, il jouait au festival La Route du Rock sur la plage, partageait la scène de Forever Pavot et d’un Jimmy Whispers si allumé que [OFF, ne pas raconter ce passage]. Flavien est entre plusieurs scènes donc : «ça ne me dérange pas, les mecs ne savent pas où me placer et je m’accommode de tout. De toute manière, les genres, c’est la mort de l’opinion.» Demain, il jouera dans une configuration réduite car l’acoustique de la salle résonne. Sans boîte à rythmes, évoluant dans ses nappes avec des textes chantonnés. Comme Christophe ? «C’est un putain de boss.» OK.

 

 

LE BERGER ET SES ROBOTS

Il allait faire ses premiers pas, avec un groupe nouveau. Le lendemain, les portes de ce gigantesque sous-sol se sont ouvertes à un public familier du Berger et de la bonne sape, formant la queue compacte des bienheureux qui ont eu l’info du concert. Des ghetto blasters étaient suspendus dans des halos de lumière disposés autour de l’espace. Et par peur ou par respect du matériel, personne ne pénétrait les zones d’éclairage. Au fond, Berger s’installe, entouré de ses machines et commence un set onirique, vaporeux. Une bande enregistrée annonce : «Bonjour, c’est Flavien, je vous parle du futur. Je sais que vous êtes ici ; merci. Dans le futur, c’est un train qui passe par là.» Le son traverse la salle, des ghetto blasters à la scène. Le public est assis. Les tubes du Berger sont transformés en une mélopée sans batterie qui berce autant qu’elle efface le souvenir qu’on s’en faisait. Perte de repères... Soudain, les robots-fantômes, qui n’avaient manifesté que la possibilité d’une érection discrète, se lèvent et s’éclairent. Ils ont des yeux, un sourire. Un anthropomorphisme voulu : «éteint, c’est un squelette, une structure. Éclairé, c’est plus un esprit gentil. Ôbake, disent les Japonais.» Sur les trois, un fantôme se court-circuite. Il ne tournera plus, jusqu’à la fin du concert. 

 

 

Ça n’avait rien à voir avec ce qu’on connaissait du Berger, mais ça a hypnotisé pas mal de gens, je ne crois pas que quelqu’un soit parti. Aussi, ce n’est pas un endroit qu’on quitte comme ça, un musée ouvert tard le soir. En nous donnant encore accès aux salles d’exposition pour quelques minutes, le Palais de Tokyo se vidait, le concert se terminait. Pour les plus mondains (sic), un cocktail gratuit et encore plus secret que le concert proposait des alcools gratuits et relativement puissants pour le prix. Ça, il y en avait du monde, pour communier dans la vinasse autour de Flavien Berger. Vraiment en nombre, ces pique-assiettes de journalistes et autres gratteurs. Difficile de ne pas s’y sentir un peu seul.

 

 

B.L