Bonjour, qui êtes-vous ?
Sean Bouchard : Sean, fondateur, gérant, directeur artistique, gratte-papier, attaché de presse, emballeur de disques, père, bref à peu près tout ce qu'un directeur de label peut absurdement souhaiter. Je travaille avec Edouard, chargé de développement, (presque plus) jeune, barbu, semi-graphiste, manutentionnaire occasionnel et dactylo digital. 

Qui a trouvé le nom du label et le regrettez-vous ?
Le regret de l'avoir trouvé (Xavier @ Drunk Dog & moi-même) ou choisi ? Nullement pour les deux. 

Il y a un chef chez vous ou vous êtes en autogestion, pourriture communiste ?  
Je vois qu'il y a une certaine culture cinématographique dans vos questions, appréciable. Un chef ? Quelle idée étrange. Chez Talitres, chacun est libre de vaquer à ses propres (pré)occupations, le moindre stagiaire (et ils sont nombreux à la cave) peut s'improviser directeur artistique. Chaos et incohérence sont les maîtres-mots. On a suffisamment croisé d'apprentis-managers et l'on ne veut pas risquer d'engendrer un cousin proche, "l'apprenti-chef".  

Les labels sont-ils, comme les albums et la guitare, des objets du passé ?
Notre correspondance date de 1994. Bebeto a marqué un doublé contre les Pays-Bas. Quelle classe ! Tu es encore là ? 

Pourquoi y a t-il aujourd'hui plus de labels que de groupes ?
Tous les groupes qui ne trouvent pas de label créent le leur. Tous les musiciens qui savent jouer trois accords montent un groupe et veulent sortir un album. Toute personne qui a une idée s'inscrit à une plateforme de crowdfunding pour faire financer celle-ci. Toute personne qui a un smartphone s'improvise photographe. On peut aller loin comme ça. C'est juste, ça part dans tous les sens, c'est le grand n'importe quoi. 

Sachant que l'idée de styles musicaux est fasciste, quel style musical défendez-vous dans votre label ?
On ne parle plus aux fascistes. On a essayé de les éduquer un temps, rien à faire, ils sont indécrottables. On ne goûte guère les étiquettes, les chapelles et les cloisons. 

Si vous étiez sur MySpace, quel serait "l'univers" de votre label ?
Nous étions sur MySpace, mais je n'ai pas souvenir que l'on pouvait "appartenir" à un univers spécifique. On s'amusait bien cependant, avoir tous les matins 40 nouvelles demandes d'amis.... 

Trois morceaux qui résumeraient la politique artistique du label ?
Je parle rarement politique sur le net. Mais soit:
Flotation Toy Warning - Donald's Pleasance
Motorama - Rose In The Vase
Stranded Horse - Transmission (Joy Division cover) 
...Le souci de commencer à parler politique, c'est qu'il est difficile de s'arrêter. 3 morceaux, c'est drastique pour résumer 15 ans d'activité. On a un peu l'impression de passer le catalogue au micro-ondes. 

Hipster, normcore ou les deux ?
Il faudrait que je change de tenue vestimentaire et d'attitude pour être hipster, que je change de parcours et de regard sur la société pour être normcore. Donc ni l'un ni l'autre, ou les deux mon capitaine. 
Edouard est un peu hipster sur les bords mais ne fait toujours pas de fixie, ça doit bien compter pour quelque chose.

L'underground, ça veut encore dire quelque chose pour vous ?
Kusturica ? Est-ce le bon endroit pour échanger autour de ce film polémique ? Il y a tant à dire

N'est-on pas un peu toujours l'indie de quelqu'un ?
Totalement, et c'est cela qui fait du bien non ? L'industrie musicale, c'est un méandre filandreux, un mille-feuille parfois sec et cassant, parfois crémeux et délicieux. C'est bien la raison pour laquelle on l'aime et qu'elle nous écœure. 

Ne mentez pas : votre rêve, c'est de devenir mainstream en vrai ?
Si être mainstream, c'est toucher le plus grand nombre, oui, bien évidemment. Vendre des disques, c'est jubilatoire. Porter un peu plus haut nos artistes, ça l'est aussi. Par respect pour eux, pour une plus grand reconnaissance de leur travail et du nôtre, on aimerait vendre des palettes de CD, des montagnes de vinyles. Il faut un peu de rêve, un peu d'ambition ou alors demi-tour, case départ, les montagnes et les fruits rouges.  

Quel est votre modèle économique (LOL) ?
LOL ça s'utilise encore ? Vous êtes pas un peu has-been chez Brain ? Notre modèle économique a été pensé un soir. Nous regardions une énième fois la scène de la rivière de La Nuit du Chasseur. Top secret, sorry. 

Non, sérieusement, comment gagnez-vous de l'argent ?
En vendant quelque chose que certains considèrent comme totalement gratuit. 

On est d'accord, la musique aujourd'hui, c'est gratuit ; pourquoi voulez-vous encore la vendre ?
On est d’accord, la musique aujourd'hui a un prix. C'est ballot, elle devrait être effectivement gratuite comme le métro parisien, le pain au chocolat de la boulangère, les effaceurs dénichés dans la supérette du coin. Cette société a besoin d'être réformée. 

Quelle est l'importance du live pour vous aujourd'hui ?
C'est encore possible pour un artiste d'un label indé de jouer en live ? On a pourtant l'impression que ceux qui accaparent les gros festivals et clubs appartiennent surtout au catalogue de votre fameuse hydre à trois têtes citée en préambule. 


Vos activités dépassent-elles la seule musique (merci de ne pas prononcer «transmédia» ou «collectif») ?
On a pensé un temps commercialiser un produit dérivé qui s'appelle De La Soupe. Après une étude marketing poussée, on a réalisé que certaines marques (trop nombreuses pour être listées ici) étaient bien représentées en linéaire. On a rapidement laissé tomber l'idée. J'avais quelques doutes sur notre aptitude à gagner des parts de marché. 

Un avis sur Hadopi (répondre par non ou par non) ?
La bête est trop fragile, ne nous attaquons plus aux créatures qui sont nées blessées.  

Quel conseil donneriez-vous aux jeunes artistes qui voudraient vous envoyer leurs démos, à part «plus personne n'envoie de démos» ?
1 / Supprimer de leur message toute référence à Muse ou Lana Del Rey. On a créé un petit soft qui éliminera automatiquement les contrevenants. 
2 / Ne pas nous expliquer que cela serait bon pour le label que nous les signions. Ce n'est pas à eux de décider. 
3 / Nous faire parvenir leurs démos et nous relancer si nous ne répondons pas. Nous sommes une gentille équipe.

++ Le site officiel, la page Facebook et la chaîne YouTube de Talitres.