Bonjour, qui êtes-vous ?
Rémi Laffite : Rémi Laffitte, fondateur (avec Marine Augereau) du label Atelier Ciseaux. Rejoint, en 2009, par Philippe Rey et par Anais Garcia depuis l'année dernière. 

Qui a trouvé le nom du label et le regrettez-vous ? 
Tout cela me semble un peu obscur aujourd'hui. J'ai le vague souvenir d'une discussion MSN entre deux arrondissements parisiens lors d'une matinée de travail ennuyeuse.
Aucun, mais vraiment, aucun regret ! Avec ce nom, on nous classe souvent dans la catégorie «artisans». C'est vrai que cela nous correspond, même si l'on fait obligatoirement partie d'un contexte industrialisé qui nous dépasse. Et puis le nom n'est qu'un point de départ - le plus important, c'est ce qui se passe derrière. 

Il y a un chef chez vous ou vous êtes en autogestion, pourriture communiste ? 
Le patron, c'est toujours le prochain disque que nous allons sortir. Au niveau du fonctionnement, aucune pyramide de gestion n'a été mise en place. Cependant, vu le côté multitâches de mon rôle, j'occupe une place plutôt "centrale" au sein du label.

Les labels sont-ils, comme les albums et la guitare, des objets du passé ? 
Le futur, c'était hier matin ! Non, bien au contraire, pour moi ils sont plus importants que jamais. Il y a tellement de nouveautés, d'informations en perfusion qu'il est devenu difficile de s'y retrouver, de savoir quoi écouter. Les labels sont des feux d'artifices que l'on aperçoit dès l'entrée du labyrinthe. Ce sont des points de repère. Après, nous ne sommes pas un label dans le sens classique ou «ancien». Nous ne signons pas les groupes pour quatre albums, par exemple. Nous sommes plutôt des accompagnateurs, le temps d'un projet ou d'une aventure plus longue. Mais c'est à chaque fois du cas par cas.  


Pourquoi y a t-il aujourd'hui plus de labels que de groupes ?
Tu as des preuves ? Parce que vu le nombre de démos que nous recevons à notre échelle, je crois que ce n'est absolument pas le cas. Bien au contraire !

Sachant que l'idée de styles musicaux est fasciste, quel style musical défendez-vous dans votre label ? 
Ce label, c'est comme un haut-parleur branché en direct sur nos envies. Dès le début, on n'a jamais voulu s'imposer une ligne directrice / dictatrice. Plus qu'un style en particulier, on défend avant tout cette liberté et ces envies. On fait souvent référence à Atelier Ciseaux comme un label soi-disant pop mais c'est un peu réducteur. Qu'il s'agisse de la synthwave nostalgique de Police Des Mœurs, de la pop lumineuse de TOPS ou de la jam tornade de Prince Sunarawma par exemple, chacun de ces disques est à sa place sur nos étagères et représente le label à sa manière.

Si vous étiez sur MySpace, quel serait "l'univers" de votre label ? 
Atelier Ciseaux a débuté en plein boom «add to friends». À l'époque, MySpace a été, en quelque sorte, notre révolution. Le réseau nous a permis de découvrir et d'être en contact avec un paquet de chouettes groupes dont certains avec qui nous avons sorti des disques. 

Trois morceaux qui résumeraient la politique artistique du label ?
Difficile ! C’est comme devoir choisir entre action ou vérité ?
Police Des Mœurs - Échéance
Vesuvio Solo - Don't Ask, Don't Tell 
Francis Lung - A Selfish Man 

Hipster, normcore ou les deux ?
Je propose qu'on fasse le test tout de suite ! Et je t'invite à faire de même !

L'underground, ça veut encore dire quelque chose pour vous ?
Indépendant, underground ou DIY, on ne se préoccupe plus vraiment de la case dans laquelle on va nous ranger. C'est vrai que nos influences sont plutôt liées à la scène punk DIY qu'à des logos indépendants, mais aujourd'hui tout cela ne veut plus vraiment rien dire. Une impression de jouer à Qui-est-ce ? ! Postures, costumes, impostures... Certaines petites structures fantasment sur les plans marketing «majorés», les plus gros s'inventent parfois une street-cred' en créant des sous-labels. Pour nous, l'important reste la manière dont tu fais les choses. L'honnêteté, les convictions et la passion que tu y injectes. Ce qu'on souhaite défendre avant tout avec le label, c'est que peu importe qui tu es et d'où tu viens, si tu as envie de le faire, de te battre pour un truc qui te tient à cœur, vas-y ! 

N'est-on pas un peu toujours l'indie de quelqu'un ?
Absolument ! Il paraît même que dans la capitale, certains organisent des «dîners d'indés», où chacun peut venir avec son petit indé. 

Ne mentez pas : votre rêve, c'est de devenir mainstream en vrai ?
On peut officiellement l'avouer mais c'est déjà le cas. Nous venons tout juste de recevoir notre première «K7 de platine» pour les 100 cassettes vendues de l'EP de LENPARROT, Aquoibonism. Plus sérieusement, si un jour les gens descendent dans la rue pour reprendre la chorégraphie de JOEY FOURR, nous n'aurons pas l'impression d'avoir trahi la cause. Devenir plus populaire n'a rien de tabou. On n'a jamais voulu s'adresser à une élite bien-pensante. Encore une fois, ce qui compte, c'est la manière de le faire. 


Quel est votre modèle économique (LOL) ?
Booba directeur marketing chez Dischord !

Non, sérieusement, comment gagnez-vous de l'argent ?  
Notre petite entreprise n'a jamais connu les changements liés à la crise du disque, elle a été créée durant cette celle-ci... Comme beaucoup de structures de notre génération, nous nous sommes lancés en étant lucides et conscients de la réalité et des difficultés à venir. Mais l'envie était beaucoup plus importante... Il n'a jamais été question avec Atelier Ciseaux de gagner de l'argent pour nos épargnes personnelles ou nos vacances à Walibi. Notre modèle économique est fragile et simple : on presse des disques, et on essaie de rentabiliser dès que possible pour en sortir un nouveau. Les - rares - bénéfices sont réinvestis dans les prochaines sorties. Jusqu'ici, on ne s'en sort pas trop mal, pour être honnête. 

On est d'accord, la musique aujourd'hui, c'est gratuit ; pourquoi voulez-vous encore la vendre ?
Parce que beaucoup de mes anciens camarades de classe ont suivi un cursus BEP vente ! On fait plutôt dans le troc, quelques pièces ou billets échangés contre un disque ou une cassette. Bon deal, non ? 

Quelle est l'importance du live pour vous aujourd'hui ?
Vu la suprématie du single et du clic instantané, le live demande plus d'implications physiques et mentales, plus d'attention qu'une écoute streamée entre deux pubs d'hypermarchés. C'est également à ce moment-là qu'aujourd'hui, les gens achètent le plus de disques. 

Vos activités dépassent-elles la seule musique (merci de ne pas prononcer «transmédia» ou «collectif») ?
Non ! 

Un avis sur Hadopi (répondre par non ou par non) ?
Synonyme d’incompréhensible, obsolète, etc. 

Quel conseil donneriez-vous aux jeunes artistes qui voudraient vous envoyer leurs démos, à part «plus personne n'envoie de démos» 
Au contraire, nous n'avons jamais reçu autant de démos que ces derniers temps. C'est toujours super agréable d'écouter de nouvelles choses, même si parfois, il est difficile de trouver le temps de le faire correctement. Le seul conseil que je pourrais donner, c'est de ne pas oublier de commencer vos emails par un petit «Bonjour / Salut / Yo». C'est toujours plus agréable qu'un simple lien Soundcloud. Nous ne sommes pas - encore - des robots.

Crédit photos : Salvatori Anthony.

++ Le site officiel, la page Facebook et le compte Twitter de l'Atelier Ciseaux. 
++ Les artistes de l'Atelier Ciseaux sont à retrouver ici : LENPARROT, JOEY FOURR, Holy Strays, Francis Lung, Calypso.