Un film hors-normes

Il est d’autant plus frustrant que vous ratiez le passage en salles du premier long-métrage d’Andy Guérif, plasticien avant d’être cinéaste, qu’il ne se conçoit que comme ayant vocation à être projeté sur un écran de cinéma. En effet, le film est à ce jour le seul long-métrage (je vous mets au défi de m’en citer un seul autre) réalisé sous forme de plan fixe, plan-séquence et split screen, avec plus de 26 vignettes à l’écran, toutes illustrant un passage de la Passion du Christ, puisque c’est là le sujet de cette prouesse visuelle. Même Kubrick n’a pas osé.

 

 

Du Trecento à Sueurs Froides

Né en 1977, Andy Guérif, diplômé de l’école des Beaux-Arts d’Angers, tombe lors d’une rentrée universitaire nez-à-nez avec des amis ayant eux aussi profité de la saison estivale pour se laisser pousser la barbe, ce qui inspire aussitôt à l’artiste en herbe l’idée d’attirer ces barbus dans un traquenard sans nom. Il leur propose de tourner un plan d’une minute inspiré de La Cène, tableau du maître italien Duccio. Le projet sera réactualisé en 2006 avec la recréation de la même (s)cène, en plan-séquence et fixe de 30 minutes durant lequel 13 ouvriers construisent le décor du tableau. Les décors sont recréés pour l’occasion, les couleurs des tissus respectées, de même que les attitudes, jusqu’aux expressions faciales. 

Entretemps, Guérif réalise un court inspiré d’une scène de Vertigo intitulé Why are you running ?, «où les comédiens et le décor bougeaient pour faire les différentes valeurs de plan. Les personnages couraient pour sortir du champ sur un plan large, revenaient vers la caméra pour un plan rapproché, se mettaient à quatre pattes et sautaient pour se remettre dans le champ. Je voulais ainsi montrer que tous les déplacements effectués par le cinéma sont absurdes, quand on y songe».

 

Duccio di Buoninsegna, La Cène (1308)

 

C'est d'ailleurs lors d’un voyage de dernière année d’études à Sienne qu'Andy Guérif découvre le peintre Duccio di Buoninsegna, inspirateur du mouvement artistique italien pré-renaissance qui naît au cours du Trecento, le XIVème siècle italien. Sous l’impulsion des peintres primitifs, l’art italien rompt avec l’art byzantin en accentuant le désir de représenter les hommes, les paysages et les architectures, en se basant sur des perceptions réelles et non stéréotypées. Voilà pour le point culture : à défaut de parler du film, vous pourrez quand même parler peinture en fumant une vieille clope humide devant l’entrée moche du CELSA.

Pour en revenir à Andy, celui-ci reste durablement marqué par le chef-d’œuvre de Duccio, La Maestà, un retable d’environ 5 mètres de haut sur autant de large réalisé au début du XIVème pour la cathédrale de Sienne : «après mon voyage en Italie, j’ai voulu fabriquer l’espace de la peinture comme on la voit au XIVème siècle, avant l'arrivée des théories sur la perspective. On se rend compte que les proportions sont différentes, la table trop inclinée, l’entrée toute petite : en fait, ce sont des images, mais pas véritablement des espaces».

 

Éprouver l’espace

 

Sur le tournage 

Le tournage de Maestà a lieu sur plus de 7 ans, de 2008 à 2015, et n’a rien à envier à celui d’un Fitzcarraldo. Chacun des 26 décors utilisés est minutieusement reproduit à échelle humaine, toutes proportions gardées. Chaque panneau (composé, pour 12 d’entre eux, de 2 vignettes) est filmé séparément. Tous sont réunis au montage pour donner l’illusion du plan-séquence, et du passage des personnages d’un panneau à l’autre. La transposition dans le réel des proportions utilisées par Duccio au XIVème est parfois comique : les nombreux personnages des vignettes peinent souvent à trouver leur place dans le décor. Le spectateur se trouve lui aussi éprouvé, et jette son œil d’un coin à l’autre de l’immense toile s’étalant devant lui dans la salle de cinéma se muant en musée improvisé. En mouvement, les personnages passent d’une vignette à l’autre dans un brouhaha constant duquel s’échappent quelques phrases plus compréhensibles : «faites de la place !», «quelqu’un a vu Judas ?»... On croirait entendre les chefs de pub de La Chose en plein afterwork. 

 

De Perec à Pasolini 

«J’avais beaucoup aimé le travail de l’Oulipo avec Georges Perec dans La vie mode d’emploi. Il y avait quelque chose d’assez fascinant dans cette idée d’enlever la façade d’un immeuble et de voir tout ce qui s’y joue en même temps.» L’immeuble dont Guérif parle est bien sûr celui, fictionnel, du 11 de la rue Simon-Crubellier, décor littéraire des dizaines de personnages décrits par l’instigateur de l'Oulipo. Difficile, également, de ne pas se référer à La Ricotta, court-métrage satyrique du maître Pier Paolo Pasolini, mettant en scène le tournage de la crucifixion, et la mort d’indigestion du figurant jouant le Christ. Pasolini recrée notamment à l’écran un tableau du peintre italien Fiorentino du XVème siècle, la Déposition de Croix.

 

La Ricotta de Pasolini et La Déposition de Croix de Fiorentino

 

D’après Guérif, «il y a toujours une bonne raison d’aller voir des choses que l’on ne connaît pas, mais sans accompagnement, la démarche peut être difficile. Y aller avec un ami qui nous y emmène est une bonne démarche, par exemple». Alors n’hésitez plus, demandez à votre acolyte chômeur et barbu de vous prendre par la main jusqu’au MK2 Beaubourg avant que cette perle ne quitte les écrans.

 

++ Sorti le 18 novembre 2015, Maestà, La Passion du Christ est actuellement au cinéma.

 

 

Benoît Morenne.