« Liberté ». Quand on lui demande ce qui définit le mieux L’Animalerie, la réponse de Lucio Bukowski fuse. « Il y a une diversité musicale de dingue au sein du crew. Personne ne fait la même chose, n’est influencé par les mêmes artistes et n’a la même démarche. On est simplement un groupe de rappeurs qui rappent ensemble, en solo et avec d’autres. Si l’un d’entre nous veut faire un Planète Rap, libre à lui. Tant qu’on ne réalise pas nos projets personnels au nom de L’Animalerie, on est libre de faire ce qu’on veut. ». Lucio Bukowski, 32 piges, dont presque la moitié passée à rapper, faisait partie des prémices de l’aventure à la fin des années 2000, quand lui et ses comparses ont commencé à se réunir pour des freestyles et des vidéos. En 2015, sept ans plus tard, il en est même devenu la figure de proue. Alternant les projets personnels et collectifs, les références à la pluralité  de ses influences musicales (hip-hop, rock, électro) et littéraires, ce bibliothécaire traque mieux que quiconque aujourd’hui la poésie au creux d’une existence lambda, sans masque ni armure. À l’image de son nouvel album à paraître le 13 novembre (Kiai Sous La Pluie Noire), on trouve dans ses textes des punchlines riches et inventives, un phrasé aussi travaillé que désenchanté et un propos capable de rendre séduisant l’ennui.

 

 

"Que des N°10 dans une team"

Toutefois, la présence d’un tel rappeur au sein du collectif lyonnais ne doit pas tromper : L’Animalerie ne s’est pas construit sur le nom d’un MC. Son intérêt est ailleurs : « Même si Lucio est le seul à sortir 10 000 trucs par an, il n’est pas le “leader“ de l’Animalerie, indique Oster Lapwass, beatmaker et principal instigateur du projet. Après tout, le principe même d’un collectif, c’est que chaque rappeur ait tôt ou tard le droit à son moment de gloire. Hier, c’était Kacem Wapalek, aujourd’hui c’est au tour de Lucio, mais ce sera sans doute un autre l’année prochaine. ». Pour plusieurs raisons, personnelles semble-t-il, Kacem Wapalek a justement fini par quitter l’aventure, mais ça n’a pas empêché L’Animalerie de continuer de grandir. Aujourd’hui formé de plusieurs MC’s (Lucio Bukowski, Anton Serra, Ethor Skull, Illenazz, Bavoog Avers), beatmakers (Oster Lapwass, Logg Leto, Haymaker et DJ Fly, champion du monde DMC 2008 et plusieurs fois champion de France) et rappeurs/producteurs (Missak), mais aussi de quelques vidéastes et graphistes qui gravitent tout autour, le collectif comprendrait une vingtaine de personnalités aux « délires très différents », selon Oster Lapwass.

 

 

Cette diversité - on le comprend vite à l’écoute de leurs divers projets - n’a pas empêché tous ces artistes de s’ériger autour d’une passion commune, comme si l’Animalerie était devenu une nécessité chez eux, une forme de pathologie que les œuvres, personnelles ou communes, sont venues alimenter : les albums de Lucio Bukowski (Sans Signature), d’Anton Serra (Frandjos), de Bavoog Avers (Pannacotta) ou de Missak (L’Adultère Est Un Jeu d’Enfant) contiennent tous plusieurs featurings avec d’autres membres du crew. À croire qu’ils leur serait impossible de réussir un morceau sans y introduire au minimum une pincée de leur ADN collectif. De même pour les concerts, au Marché Gare de Lyon ou ailleurs, où l’on retrouve ce même goût pour la collaboration. Dans un célèbre freestyle donné chez Oster Lapwass aux côtés de l’Entourage, Kalam’s offre une définition très claire à leur démarche : « L’Animalerie car nos folies sont bestiales / Mes polissons ont dit non aux conditions d’esclave / Pour changer son destin, l’imprudence bloque / Mais j’vois pas d’immenses chocs sans collisions, n’est-ce pas ? J’rentre dedans, avec les miens tous les cabots d’en bas ? Est-ce nous qui sommes dingues ou la masse trop normale ? »

 

 

La logique de l’industrie aurait voulu que le projet fasse des concessions, se lance dans l’enregistrement d’un album représentatif des qualités de chacun. Pas le genre de la maison. Bukowski, Lapwass et les autres ont toujours préféré éviter l’exercice : par crainte de ne pas trouver une cohérence, par peur ne pas réussir à mixer toutes les idées et, surtout, par peur que le résultat ressemble plus à une compilation qu’à un véritable album. Entre-temps, les Lyonnais n’ont toutefois pas hésité à multiplier les projets communs ni à évoluer en totale indépendance pour garder les pleins pouvoirs. Le signe ultime, pour ceux qui en douteraient, que le collectif n’a rien à voir avec les multiples rappeurs ayant surgi aux débuts des années 2010 et finalement bien plus attirés par les premières pages de magazine que ne pouvaient le laisser penser leurs premières productions (coucou Nekfeu !). « On est un label  de qualité, argumente Lucio Bukowski. Si on était simplement uni pour le business, ça ne marcherait pas. Aujourd’hui, même si on n’est pas tous les meilleurs amis du monde, on s’entend tous très bien et nos rapports vont au-delà du rap. On peut aussi bien se critiquer que se marrer, l’important, c’est notre liberté. Peu importe l’argent. »

 

 

Des travailleurs qui font du rap

L’argent, justement, L’Animalerie semble s’en moquer comme d’une guigne. Pour s’en convaincre, il suffit de se rappeler que la plupart des membres ne gagnent pas leur vie avec le rap. Certains sont encore plongés dans les études, tandis que d’autres ont préféré conserver leur pain-quotidien. De son côté, Oster Lapwass fait partie, comme le disait si justement Busta Flex, de ceux qui ont fait du rap leur job à plein temps. « J’ai besoin d’être concentré en permanence sur mes productions. Certains ont l’impression d’être tenus par les contraintes, moi ça me stimule. Lucio, par exemple, il pourrait très bien arrêter d’être bibliothécaire, mais ça lui permet de garder ses distances avec l’industrie. C’est sans doute notre côté provincial qui nous incite à garder ce sens des réalités. Toute notre vie, on nous a dit que le rap lyonnais n’existait pas. On est donc partis du principe que ça ne marcherait jamais. Alors autant s’amuser. »

 

 

Quant à savoir si L’Animalerie ressemble à d’autres collectifs en France, la réponse est catégorique : c’est non ! Bien sûr, cette façon de raconter la vie normale de leur génération avec une jolie justesse, beaucoup de métaphores et un vieux fond de spleen dans la tête pourrait rapprocher les Lyonnais du Klub des 7. Mais, là où Oster Lapwass s’estime « moins versaillais » et « moins snob » que le crew de Fuzati, Lucio Bukowski, tout en mettant en avant la singularité de son collectif, préfère établir des liens avec la Mafia K’1 Fry : « Que ce soit dans le fond ou la forme, on n’a absolument rien en commun, mais je pense que si on devait nous rapprocher d’un autre collectif ça pourrait être celui-là. ». Pourquoi ? « Parce qu’ils se sont tous connus avant d’être rappeurs, parce qu’ils se sont tous réunis autour d’un même lieu, parce qu’ils ont pour la plupart un univers différent et parce qu’ils ont tous des projets à droite ou à gauche. »

 

 

Le collectif lyonnais a lui aussi des idées qui jaillissent en pagailles. De tête, Oster Lapwass en énumère quelques uns : « Dans les prochaines semaines ou dans les prochains mois, Ilenazz, Eddy Woogie, Missak et Anton Serra ont tous prévu de sortir un projet personnel, tandis que Fly prépare un album avec un quatuor à cordes et que moi, de mon côté, je travaille sur un LP commun avec Legg Leto, notre guitariste attitré. ». En attendant, c’est Lucio Bukowski qui porte haut le logo du crew avec Kiai Sous La Pluie Noire, dont les premières phases d’Arte Povera ont le mérite de poser une réalité : « Ma poésie est mieux qu’une arme de pointe vidée sur un députée / Va t’carrer tes chèques dans le cul, je suis indé et réputé. »

 

 

 

Maxime Delcourt.