Les membres de Martin Dupont n’ont jamais joui de la légende d’artistes avant-gardistes d’Elli & Jacno, du micro-culte du Marquis du Sade et encore moins du succès des premiers albums d’Etienne Daho. Pourtant, c’est dans ce bain-là qu’ils se trouvaient, avec une touche de dance music et de DIY qui leur permettait de se démarquer de la génération estampillée Jeunes Gens Mödernes. Jamais le groupe de Marseille n’a fait mouche, mais il avait bien tout ce qu’il fallait : des mélodies branlantes mais addictives, des synthés pouvant feindre l’ultraviolence du punk et, surtout, des concerts prestigieux en première partie de The Lotus Eaters, de The Lounge Lizards ou de Siouxsie and the Banshees.

Pour bien comprendre comment un tel groupe a pu passer à côté d’une carrière grandiose, il faut remonter un peu le fil de son parcours chaotique. On est alors au début des années 1980 ; le punk vient d’avaler son acte de naissance, une certaine contre-culture française commence à péricliter (celle de Brigitte Fontaine, Dashiell Hedayat, Albert Marcoeur et tant d’autres) et l’Hexagone s’apprête à entrer dans ses années mitterrandiennes. Si l’époque se prête encore aux pas de côté - ça s’entend à Bordeaux avec Camera Silens, à Nancy avec Kas Product ou à Rouen avec les Olivensteins -, elle semble surtout faire les yeux doux à l’hédonisme, à «l’amour solitaire» et au top 50 qui vient juste de faire son apparition. La quête du tube absolu est lancée, et tant pis pour ceux qui ne souhaitent pas y participer.

DES AIRS MAUSSADES, DE LA SYNTH-WAVE ET DU HIP-HOP
Avec leur new-wave à faire passer The Human League ou Visage pour New Order, leur bric-à-brac cinglé (écouter Sticks In My Brain peut rendre fou) et leur premier 45T (Your Passion) produit par une association marseillaise (Turquoise D) et enregistré avec l’ancien clarinettiste de ZNR Patrick Portella, Alain Seghir, Brigitte Balian et Catherine Loy, ils semblent trop chancelants pour l’industrie musicale qui, comme chacun sait, n’a toujours eu qu’une tolérance limitée pour l’improvisation et les initiatives hors des cadres préétablis. C’est d’ailleurs dans un relatif anonymat que sort leur premier album, Just Because, en 1984 sur le label indépendant marseillais Facteurs d’Ambiance. Les répercussions ne sont pas terribles, contrairement aux chansons. Écouter Under Nylon, Take a Look ou Bent At The Window, c’est ainsi se confronter à une synth-pop glaciale, à des résonances cold-wave et à des guitares post-punk. Le résultat n’est pas exempt de maladresses, mais la formule séduit – ces dernières années, Madlib (For The Nasty) et Tricky (Something In The Way) ont d’ailleurs samplé le titre Just Because, tandis que Theophilus London, sur son album Vibes produit par Kanye West, reprend Take a Look.

Forcément loin d’imaginer un tel destin à leurs morceaux les plus emblématiques, les Martin Dupont continuent leur tambouille avec l’insouciance qui les caractérise. Après tout, leur seul objectif est d’enregistrer le maximum de morceaux sur K7 et de les faire écouter à leur entourage. Ce qui ne les empêche pas d’avoir de l’ambition et d’accueillir une nouvelle musicienne à partir de 1985 : la clarinettiste Beverley Jane Crew. Alors étudiant en médecine, Alain Seghir, qui a la particularité d’avoir chanté pour le Pape à Rome à 7 ans après avoir interprété Jésus que ma joie demeure de Bach à l’école, fait écouter une cassette du groupe à l'un de ses collègues internes. Visiblement touché par ce qu’il vient d’entendre, Jean-Claude Lissitsky - l’interne en question - propose de coproduire le mini-LP Sleep Is a Luxury, sorte de transition entre Just Because et l’ultime Hot Paradox.

GROUPE EN DÉROUTE
Publié en 1987 par Facteurs d’Ambiance, ce deuxième long format marque la fin d’une aventure à la fois musicale et humaine. Pourquoi ? Sur le site du label Minimal Wave, qui a réédité une partie du catalogue de Martin Dupont sur la compilation Lost And Late… en 2008 (celle-ci reprenait quelques titres publiés sur la cassette d'inédits 81-83, sortie en 1985, le 45-tours Your Passion et la version de Just Because qui figurait sur l'album du même nom), Alain Seghir consentait à donner une explication : "j'étais le petit ami de Catherine quand on a commencé Martin Dupont, mais quand j'ai rencontré Brigitte, j'étais tellement impressionné par sa voix et son attitude que je suis en quelque sorte devenu son amant. Mais Catherine était si douce et si heureuse au sein du groupe que j'ai fini par retourner avec elle. Elle a fini par me présenter une jeune Anglaise qu'elle trouvait drôle, et j'ai fini par tomber amoureux de cette fille pétillante. Forcément, Catherine n'a pas voulu rester dans le groupe et je me suis marié avec Beverley deux mois plus tard."

Mélanger le cul aux rapports professionnels ne fait jamais bon ménage : après un unique concert à quatre (celui en ouverture des Lounge Lizards), Martin Dupont se sépare. Et comme souvent dans ce genre d’histoires, celui qui tirait les ficelles du groupe est celui qui s’en sort le mieux : tandis que Brigitte Balian travaille un temps avec le compositeur Patrick Portella ou que Beverley Jane Crew prend en charge la production du Contemporary Music Network à Londres, Alain Seghir, lui, multiplie les collaborations. Il compose une musique de ballet pour la chorégraphe Josette Baïz, accompagne les stylistes Geneviève Delrieux et Patrick Murru et créé avec Dan Armandy la carte Supermax pour le Yamaha DX7 (aux dernières nouvelles, Jean-Michel Jarre lui en est toujours reconnaissant), avant de renfiler sa blouse de chirurgien et de gagner amplement sa vie. Quant aux productions de Martin Dupont, elles ont été rééditées en 2009 par Infrastition et son fondateur, Stéphane Lerouge, pour qui le quatuor marseillais est «peut-être le groupe qui a le ratio qualité musicale/ignorance publique le plus élevé de France».