En dépit de son autorisation par la censure chinoise, Bi Gan n’en attendait pas trop de la distribution de son premier film dans les salles chinoises en août dernier. Comme le jeune cinéaste de 26 ans le confiait alors au New York Times : «je ne m'attends pas à ce que beaucoup de spectateurs chinois le regardent. » Il ajoutait : «le cinéma, ce n'est pas juste du divertissement. Il y a des gens qui pourraient avoir besoin de ce type de films. On ne peut pas éteindre un lampadaire uniquement parce qu'une seule personne marche dans la rue».

Ce passant solitaire pourrait bien être Chen, le héros du film, médecin à Kaili, ville de la province du Guizhou, sacrée la plus pauvre de Chine dans les années 90 en raison des conséquences désastreuses de la politique économique de Deng Xiaoping, entérinée en 1978. Pour autant, aucun accent n’est mis sur ce qu’on aurait pu imaginer, rien qu’au titre, être une satire de la société chinoise. Au fur et à mesure que le personnage de Chen s’enfonce dans l’écheveau fictionnel, on apprend que neuf ans auparavant, le fils d’un dealer de drogue surnommé le Moine a été enterré vivant après qu’on lui ait coupé la main. Chen venge ce dernier et passe 9 ans en prison, dont il sort pour découvrir que sa femme Zhang Xi est morte. Dr. Chen, ex-taulard, est aussi Oncle Chen qui partira en quête de WeiWei, son neveu vendu par son frère Tête de Fou à un fabricant de montres à Zhenuyan, situé à une centaine de kilomètres de Kaili.


Chen, qui semble emprunter à l’Oncle Boonmee d’Apichatpong Weerasethakul ses "nombreuses vies antérieures", est aussi poète. La voix de cet atypique docteur traverse de part en part la quête duelle à laquelle il s’attelle, sa vieille collègue de clinique Guanglian lui ayant confié pour tâche de retrouver Airen, un amour de jeunesse habitant à Zhenuyan, où se trouve également le neveu de Chen. Empruntés à un recueil écrit par le réalisateur, Roadside Picnic, qui est aussi le titre anglais du film, de nombreux poèmes creusant la thématique du souvenir ponctuent la progression du héros.
«Sans musique, les oreilles deviennent sourdes
Sans règles, les bougies s’éteignent
Tout comme les gens croyaient que les photos volaient les âmes,
Tu as pris une photo et volé mon âme»
Kaili-Blues_stills-(7)Des règles, Bi Gan n’en applique pas d’autres à son film que celles qui régissent un édifice fictionnel reposant sur la continuité de thèmes formant autant de niveaux d’un mille-feuille de significations. Référence est faite tout au long du film à un homme sauvage dont on ne peut se prémunir qu’en attachant à ses coudes des baguettes qui éloignent l’animal, aussi appelé «l’homme des cavernes». Cet homme sauvage, est-ce ce Chen qui a consenti il y a 9 ans à venger dans le sang le fils tué du Moine ? Les tunnels qu’emprunte le train de Chen sont aussi un thème prégnant tout au long du film, et sont autant de points de passages temporels à mesure que le docteur de Kaili s’enfonce un peu plus dans sa quête du souvenir. Un autre thème parcourt le film sous la forme des montres qui fascinent son neveu WeiWei. L’épilogue est à ce titre exemplaire, quand il opère la synthèse des thèmes du souvenir et du temps, illustrée par le passage d’un train recouvert de dessins de centaines d’horloges dont les aiguilles remontent à rebours les cadrans de craie.
Intimement liée au libre jeu des thèmes qui parcourent le film, la splendide réalisation de Gan Bi fait la part belle aux plans des vallées verdoyantes du Sichuan. Bi Gan s’autorise surtout un incroyable morceau de bravoure, un plan séquence de 41 minutes suivant les déambulations motorisées de Chen, sa rencontre avec un groupe de pop à l’arrière d’un pick-up, sa rencontre avec un autre WeiWei (pas son neveu), son arrivée à Zhenuyan, sa rencontre avec une coiffeuse qui n’est autre que son épouse décédée. La caméra descend des escaliers, pénètre des maisons, s’embarque sur une jonque traversant le fleuve qui baigne le village : autant d’incroyables péripéties assurant l’ancrage d’une quête du passé dans un hyper-présent aux frontières qui filent entre les doigts du spectateur.
kailiLa musique signée Lim Giong, compositeur pionner de la musique électronique taiwanaise, accompagne sobrement les pérégrinations du poète Chen, qui n’hésite pas lui-même à pousser une chansonnette pour enfant aux accents nostalgiques. On ressort du film de Gan Bi tanguant un peu, éblouis comme après le visionnage de Stalker de Tarkovski par une lumière qui vient rétrospectivement auréoler la citation de la Suthra du Diamant offerte au spectateur en préambule : «l’esprit passé ne peut être saisi, non plus que l’esprit présent ou futur».