En 2014, Jérémy Saulnier rencontrait à Cannes un succès inespéré. Sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs, Blue Ruin, son deuxième long-métrage, remportait le prix FIPRESCI.
Le film aurait pu être le dernier de la météorite Saulnier. Produit pour la modique somme de 425 000$, le réalisateur et sa femme y engloutirent en effet toutes leurs économies, allant jusqu’à faire les fonds de tiroir des internautes via une campagne de crowd-funding, et à revendre les reins de leurs enfants. Ce n’est pas vrai pour les reins, mais tout est possible de la part d’un tordu pareil. Les deux comédies préférées de Jerem’ ? Zodiac et Boogie Nights. Tordu.
Réalisé en étroite collaboration avec son ami d’enfance Malcolm Blair, qui y tient le rôle principal, Blue Ruin peint sur fond de Virginie rurale et conservatrice le parcours très brouillon de Dwight, un clochard cherchant à venger ses parents assassinés sauvagement.
Acclamé par la critique, son prix en poche, Saulnier a donc eu les coudées un peu plus franches pour s’atteler à son dernier film.

Simpliste, le scénario de Green Room est largement à la portée d’un lecteur de Brain. Des suprématistes blancs assiègent les membres du groupe punk-rock Ain’t Rights reclus dans la green room d’une salle de concert perdue au milieu des bois.
Juché en équilibre entre le film d’ados et le film d’horreur-épouvante (je ne voulais pas dire survival ni teen movie, on n’est pas chez Konbini), Saulnier offre à ce qui est déjà sa fanbase (et merde) un spectacle en forme d’hommage aux maîtres du genre. Le réalisateur verse pêle-mêle dans cette soupe à l’hémoglobine des plans à la John Carpenter dans The Thing, un climat de tension repris aux Chiens de paille de Peckinpah, en un peu moins réussi, et, plus surprenant, des situations absurdes à la Quentin Dupieux.

Ce qui me fait dire qu’Eric Judor dans un rôle de skinhead foutrait le feu au cinéma français plus vite qu’à la Tour Montparnasse Infernale. A la différence du petit prodige de la comédie française, Patrick Stewart, dans le rôle du leader chauve du gang de nazis, est moins porté sur Marie-Joëlle et plus sur l’«atelier juridique sur les races» proposé à son gang de jeunes néonazes éduqués, qui parlementent d’abord et massacrent après.
Pardon - Picard de Star Trek en nazi ? Attendez, ce n’est que le début. Devenu bankable (je vous emmerde, j’adore Konbini), Saulnier a pu investir dans un casting atypique et efficace. Y figurent donc, avec le capitaine de l’Enterprise, Imogen Poots en meneuse grungette, Anton Yelchin (mais si, Chekov dans Star Trek) en bassiste pleurnichard et Alia Shawkat (mais si, la nana d’Arrested Development).
Lui-même ex-bassiste d’un groupe de punk-rock à Washington DC, ce que ne laisse pas deviner son look soigné et ses chemisettes de quadra épanoui, habitué aux bagarres loin du Capitole, shooté à Alien et Rambo dans sa jeunesse, fervent défenseur du maquillage de film gore, Saulnier a mis en images son adolescent dream. Il n’en est pas à son coup d’essai : Murder Party mettait déjà en scène un massacre d’Halloween à la sauce Vendredi 13.

Après Blue Ruin, très violent, mais pas suffisamment pour qu’Henri Bonnet le fasse censurer - Bonnet est un peu mon point Godwin à moi -, Green Room semble avoir été écrit par le rejeton de Donnie Darko et de la sagouine qui repeint Carrie au sang de cochon.
Au début du film, le bassiste du groupe  joué par Anton Yelchin se fait allégrement découper le bras au couteau façon brioche tressée. Et v’là t'y pas que Saulnier en profite pour en faire de gros plans jouissifs. Dans la salle, les spectateurs poussent le «aaaahahaaaa» caractéristique du dégoût amusé. C’est celui que suscite le visionnage de vidéos YouTube d’extraction de vers de la tête du pékin moyen, autrement appelé  «syndrôme blue waffle».
Dans une interview pour le New York Times en 2014, Saulnier revenait sur ses expérimentations d’ado réalisateur amateur. Avec son meilleur ami Malcolm, ils simulent dès leur plus tendre enfance des exécutions sauvages en pleine rue à grands renfort de fausse hémoglobine, ou mettent en scène des démembrements génitaux avec des prothèses de pénis. 
(Crédit photo : Robert Wright pour le NYT)

La recette Saulnier ? «Si vous voulez à la fois du cuir, des armes, des mohawks, la folie et du chaos, soit vous faites un Mad Max post-apocalyptique pour cent millions de dollars, soit vous faites un film sur le punk-rock, et ça vous coûte environ quarante dollars.»
Percutant comme un coup de fusil à pompe à bout portant. A voir à jeun, entre Une Nuit en Enfer et un épisode paint-ball special de Community.

++ Green Room sortira en salle le 27 avril.