Glorious Din, c’est avant tout l’histoire d’un homme. Celle d’Eric Cope, un chanteur sri-lankais qui, en l’espace de deux décennies, entre le début des années 1970 et la fin des 80’s, a eu le temps de quitter son pays pour aller tenter une carrière musicale à San Francisco, enregistrer deux disques essentiels à l’histoire du post-punk avec Glorious Din avant de découvrir les écrits de Malcolm X ou des Black Panthers, et de retourner vivre dans son pays d’origine pour participer au soulèvement contre le gouvernement en place au sein du Janatha Vimukthi Peramuna, un Front Populaire de Libération d’obédience marxiste. Dans le genre «vie mouvementée», on est d’accord, ça se pose là. Mais la question qu’on se pose chez Brain, c’est comment un gamin sri-lankais a pu monter un groupe aux États-Unis et s’imposer modestement comme l’un des écorchés vifs les plus fascinants du rock indépendant ?

Des os d’animaux, des vols et des embrouilles
Pour aller vite et résumer, on dira qu'Eric Cope (le nom d'artiste qu'il se choisira - voir plus loin, ndlr) a grandi dans la jungle de Polonnâruvâ, dans la province du Centre-Nord du Sri Lanka, entouré d'animaux sauvages et d'un chaman, Appu Hamy, qui lui inculque alors les contes bouddhistes du Jâtaka. Loin de se limiter aux préceptes de son mentor, le jeune Eric prend le temps de se forger ses propres passions : à sept ans à peine, il découvre Tintin, écoute sa mère jouer de la musique sur une radio locale et passe ses soirées à ramasser les os des animaux tués par des léopards plus tôt dans la journée. La suite est plus tortueuse, mais il consent à l'exposer dans une interview au magazine Fact : «À l'époque où j'avais 15 ans, j'étais un voleur aguerri, j'allais dans les marchés intérieurs ou extérieurs et dans les magasins, je volais tout ce que je pouvais. Mais la plupart du temps, je volais surtout des livres et des bandes dessinées. Et ce goût pour le vol résulte du désastre provoqué par mes parents quand ils ont déménagé en ville. J'étais seul, un outsider paumé, donc je voulais simplement descendre dans la rue pour voir ce que j'allais bien pouvoir chiper. Je ne voulais pas avoir d'ennuis, mais j'en ai eu.»


Bien qu’il n’ait jamais rien prémédité, Eric Cope traverse alors une adolescence agitée, perturbée par de multiples larcins et les embrouilles qui en découlent : à 15 ans, alors qu'il reçoit une correction de la part d'un prêtre, également recteur de son école, le jeune homme réplique. C’est un sanguin, du genre à riposter à la moindre étincelle. Alors pour se venger, Eric se saisit d’une canne, frappe son recteur avec et accepte sa sanction : trois semaines d’exclusion temporaire. Le problème, c’est qu’il n’en tire aucune leçon. Quelques mois plus tard, il récidive : lorsqu’un chauffeur de bus lui fait remarquer qu’il n’a pas payé son ticket et qu’il est prêt à l’emmener au commissariat pour régler ce litige, Eric, visiblement en désaccord, se saisit du distributeur de tickets et le frappe avec. Cette fois, il n'y coupe pas : direction la prison, avec, en prime, une expulsion définitive de son école.

Une rencontre avec Bob Dylan, un hommage à Julian Cope et un divorce
À sa sortie, quelques signes laissent à penser que sa situation s’améliore. D'abord parce qu'il décroche un job en tant que fossoyeur, mais aussi parce qu'il fait deux découvertes qui s'avèreront essentielles dans les années suivantes. La première, c'est la rencontre de Bob Dylan en 1972 lors d'une projection du film Concert for Bangladesh, suite à laquelle il s'achète sa propre guitare et écrit ses premiers textes. La deuxième, c'est cette fille de 16 ans venue de Bettendorf, en Iowa, que ses parents accueillent durant plusieurs mois et avec qui il compose ses premiers morceaux. Ça y est, l’ancien gamin des rues a trouvé sa voie : il veut être musicien.


Lors d’un séjour à Anchorage en 1980, il se trouve même son propre nom de scène : désormais, il se fera appeler Eric Cope, en référence au personnage principal du film Fade To Black (Eric Binford) et au leader de The Teardrop Explodes, Julian Cope. Dès lors, tout s’accélère : il forme avec un autre chanteur White Front, un groupe de punk hardcore dans la veine de Black Flag et Dead Boys, se fait bannir de tous les bars et clubs locaux, et finit par rejoindre San Francisco où il monte, presque par hasard, Glorious Din aux côtés du bassiste Matt Hall. «Je vivais dans le district de Fillmore avec ma femme et mes deux garçons (Bruce et Ian, nommé ainsi en hommage à Ian Curtis, ndlr), mais un jour, je rentre à la maison et je comprends qu’elle est partie avec eux», rembobine Eric Cope, toujours pour Fact. «Rompre avec ma femme et perdre mes deux enfants m’a affecté profondément. J’ai appelé Matt, qui était toujours à Iowa City, et je lui ai dit de venir à San Francisco, qu’il pouvait vivre dans mon appartement. Ensuite, il a toqué à ma porte avec deux skinheads, Nick Volm et Marty, et la petite-amie d’un des deux. Matt a commencé à jouer de la basse avec moi et Jay (Paget, guitariste des White Front, ndlr), et j’ai demandé à Marty de jouer de la batterie. Durant cette période, on travaillait au studio Hunters Point. Marty n’est pas resté longtemps – il est retourné en Iowa -, donc j’ai commencé à chanter et à jouer de la batterie en même temps. Et on a enregistré environ 15 chansons.»


Des perdants magnifiques
Le résultat n’est pas exempt de maladresse, mais il permet à Glorious Din d’enregistrer une petite démo en décembre en 1983 (Silence) et de commencer à donner des concerts quelques semaines plus tard. En avril 1985, le label Insight leur permet même de publier leur premier album, Leading Stolen Horses. Produit par Matt Wallace, collaborateur régulier de Faith No More au croisement des 80’s et des 90’s, ce premier forfait constitue un univers musical totalement transcendé par la rage froide de quatre types qui n’en sont plus à espérer de l’aide de la part de l’industrie musicale. De Tenement Roofs à Insects, en passant par Cello Tape et l’énorme Sixth Pillar, les huit titres réunis ici constituent un disque incroyablement dur et déterminé, comme si Eric Cope et ses comparses endossaient en toute conscience tous les maux de la Terre. C’est violent, industriel, rugueux et parfois ouvert à des influences moyen-orientales. C’est du rock d’avant l’entertainment, porté par des textes cryptiques, donc peu soutenu par les médias. Suffisamment toutefois pour que les quelques chroniques positives rédigées leur permettent de tourner à travers tous les États-Unis en mars 1986. Une tournée qui vire rapidement au cauchemar. Jugez plutôt : un van qui tombe en panne dès le premier jour, toutes les économies du groupe qui partent dans la réparation, un concert donné à l’Anti Club de Los Angeles devant 50 personnes, des comptes qui n’arrivent pas à se rééquilibrer et une fourgonnette qui tombe de nouveau en rade avant un concert au CBGB, finalement annulé. Le tout en seulement six semaines…


Cela n’empêche pas pour autant Glorious Din d’enregistrer un deuxième album, Closely Watched Trains, toujours produit par Matt Wallace mais foncièrement différent du précédent. Désormais, Eric Cope souhaite se rapprocher plus clairement des productions de Martin Hannett, et ça s’entend : de la première à la dernière seconde, le groupe joue ici sur la production, travaille avec des overdubs pour obtenir un son plus abouti et dément. Les moyens utilisés sont ceux, banals, de tout le monde – une rythmique, une guitare, une voix -, mais Glorious Din compose sur Closely Watched Trains de vrais morceaux, parsemés de références à R.E.M., Joy Division ou même les Cocteau Twins, mais toujours profondément singuliers. Et dangereusement séduisants. Ceux qui s’apprêtent à les découvrir ne soupçonnent pas encore leur chance.