L’hôtel, parfait décor de cinéma
Les hôtels au cinéma appartiennent à la vie réelle tout en ayant quelque chose d’artificiel, quelque chose qui fait cinéma, et pas seulement lorsqu’ils sont des reconstitutions de studio comme l’Hôtel du Nord du film du même nom
La décoration d’un hôtel place immédiatement le spectateur dans une époque et un lieu. Comme tous les bons décors de cinéma, l’hôtel dit plus que ce qu’il est. Au cinéma, il n’y a que des hôtels singuliers. Quatre murs entourant quelques meubles peuvent suffire à mettre l’ambiance, à donner le ton d’un film, l’état psychologique des personnages. Luxueux ou miteux, l'hôtel dessine un contour social pour ses résidents. Cet espace peut devenir un acteur dramatique de l’histoire ou demeurer un simple témoin impassible, un froid narrateur des drames qui se jouent entre ses cloisons.
Au cinéma, les hôtels sont souvent des lieux-mondes, à l’instar du Grand Budapest Hotel de Wes Anderson, maison de poupées qui hélas n’existe pas dans la réalité (à part le hall, emprunté à un magasin abandonné). Notons qu’avec Hôtel Chevalier, court-métrage culte et prologue de The Darjeeling Limited, Wes Anderson nous avait déjà fait part de sa passion pour les hôtels au cinéma. Dans un hôtel, il est aisé pour un auteur de déployer toute une histoire. Au cinéma, l’hôtel offre ainsi une unité de lieu parfaite. On pense évidemment au culte Shining de Kubrick. 

 

L’hôtel, lieu érotique
Les hôtels où l’on passe au cinéma sont parfois des hôtels de passe, parfois des love hotels comme dans Enter the Void de Gaspar Noé. Les personnages qui restent à l’hôtel y sont nourris, logés, débarrassés des contingences du quotidien (merci à l’inventeur du room service) : ils sont donc libres de s’adonner à leurs passions sentimentales et sexuelles, comme dans Hôtel Singapura et de nombreux films avant. De Hiroshima mon amour de Resnais à 2046 de Wong Kar-Wai en passant par Le Lauréat de Mike Nichols, une chambre d’hôtel est comme une caisse de résonance sentimentale.
Dans Hôtel Singapura, il ne s’agit pas vraiment d’érotisme - ni d’exotisme - contrairement à ce qu’on pourrait croire, mais plutôt d’une lente dégradation des sentiments, à l'instar de celle de l’hôtel du film qui, au cours d’un siècle, métaphorise une ville de Singapour qui avance radicalement vers la modernité tout en se déshumanisant peu à peu.

 

L’hôtel, lieu de tous les possibles
Dans un hôtel, personne ne vous connaît. On peut être quelqu’un d’autre, comme l’héroïne de Jeune et Jolie de François Ozon, lycéenne et prostituée à mi-temps. On peut aussi être pris pour quelqu’un d’autre malgré soi, comme le héros de La Mort aux trousses, enlevé par méprise au célèbre Plaza Hotel de New-York.
Dans les hôtels, le temps peut s’arrêter. On peut y promener son ennui et son spleen, avec élégance comme dans les films de Sofia Coppola (Somewhere et le Château Marmont, ou Lost in Translation et le Hyatt Park), ou s’y droguer.
Dans Hôtel Singapura, toutes les histoires qui s'y entrecroisent se déroulent à travers un siècle dans la chambre 27. Dans les hôtels au cinéma, si l'on sort de la chambre, chaque couloir peut mener à une bonne ou une mauvaise rencontre, comme dans Barton Fink des frères Coen.
Un hôtel est un lieu idéal pour les détachés, les déracinés, les riches désoeuvrés à l’image des résidents de l’hôtel de Youth de Paolo Sorrentino, mais attention aux détraqués, qu’on peut aussi trouver dans ce genre d’établissements. Dans un hôtel, méfiez-vous de qui frappe à votre porte (surtout si vous vous appelez Sarah Connor). Ne parlons même pas des motels comme dans Psychose où vous risquez de ne jamais faire de check-out. Dans un motel (comme dans un Sofitel), faites d’ailleurs attention aux douches. Un accident est si vite arrivé.
Dans un couloir, chaque porte peut mener à une belle rencontre entre une cendrillon et un prince des temps modernes (Pretty Woman) ou à un cauchemar, comme dans Lost Highway de David Lynch. Vous pouvez venir pour trouver l’amour et vous retrouver transformé en homard...
Ainsi, dans un hôtel au cinéma, les multiples portes, les couloirs, mais aussi les ascenseurs, les escaliers que l’on monte ou l'on descend, sont autant de métaphores de la destinée.