Malgré quelques noms ronflants, les nombreuses références à la culture asiatique faites par le rap français (chez IAM et Shurik’n, bien sûr, mais aussi chez Médine, Orelsan et Seth Gueko) et le soutien de quelques poids lourds du rap US (Pharrell, Yung Lean), le rap asiatique demeure un genre au statut incertain, vu comme une curiosité exotique par des journalistes sans doute trop convaincus par l’hégémonie occidentale. Pourtant, il existe bien une scène hip-hop au Japon, en Chine ou chez les pays voisins.


Pour les Wikipédistas, voici un bref historique. Importée dans les quartiers japonais par des figures essentielles de l’underground tokyoïte (Toshi Nakanishi ou Hiroshi Fujiwara) au début des années 1980, popularisée grâce à l’impact de Wild Style, diffusé alors dans quelques cinémas du quartier d’Harakuju, la culture hip-hop nippone se popularise dans les eighties de la même façon qu’en France et aux États-Unis : autour d’un lieu, le Yoyogi Park de Tokyo, et à travers la danse. Puis, très vite, des DJ’s (Crazy-A, DJ Krush), des groupes (Buddha Brand, King Giddra, Scha Dara Parr), des labels indépendants et des clubs (le premier a ouvert en 1986 dans le quartier de Shibuya) commencent à fleurir de partout. L’impact du mouvement est tel qu’il investit rapidement la mode (aujourd’hui grand manitou du streetwear japonais, Hiroshi Fujiwara fut l’un des premiers à passer des disques de hip-hop dans les soirées tokyoïtes après un séjour à New-York) et les bandes originales des mangas les plus plébiscités. En gros, rien à foutre de la mondialisation : le hip-hop, on l’aime et on le fait à notre façon.


«Tuer le J-rap»
Bien avant Urban Peace ou le célèbre Up In The Smoke Tour de Dr. Dre et ses comparses, ce sont bien les Japonais qui ont l’idée de réunir toute la scène du pays le temps d’un événement, en 1996. Son nom ? Le Thumpin Camp Festival. Son but ? Réunir au Hibiya Concert Hall plus de trente artistes et groupes issus de la scène underground, imposer un son nouveau et «tuer le J-rap», comme le prétend l’organisateur en ouverture du festival. À croire que, parfois, une phrase suffit à faire basculer une époque : depuis vingt ans, le rap japonais a ainsi fomenté une esthétique en forme d’artillerie lourde, dense, débordante et carrément innovante. Les fans de Fast and Furious : Tokyo Drift ont sans doute encore le slip qui vibre à l'écoute des Teriyaki Boyz, dont l'album Beef Or Chicken fut produit par quelques esthètes des machines (Daft Punk, DJ Premier, DJ Shadow, The Neptunes ou Just Blaze), mais il y a plus impressionnant encore. En 2016, c’est par exemple YDIZZY qui dicte les règles avec son refrain à entendre comme un mantra : «BMW, it’s my car, it’s my car !». On pense forcément à Future, Gucci Mane et à toute une scène originaire d’Atlanta, mais la singularité du japonais réside dans son flow élastique, sa lenteur, quelque chose qui tient de la débauche d’énergie autant que de la trap-music moderne.


L’analyse vaut aussi pour les autres pays d’Asie. À Taiwan, la rappeuse Aristophanes se voit remixée par l'un des membres de la clique Brainfeeder (DJ Paypal), apparaît sur le dernier Grimes et se permet, le temps d'un morceau, de faire dialoguer les philosophes Lao-Tseu et Nietzsche ; en Chine, Fat Shady et Melo, deux MC's issus du Tiandi Clan, se moquent des restrictions du gouvernement en place pour composer un rap audacieux, critique et chargé en attitude ; en Corée du Sud, Illionaire Records, structure fondée en 2011 par les stars locales Dok2 et The Quiett, prouve que, malgré la censure, il est encore possible d'avoir ses propres circuits de réalisation, de distribution et de production, comme le relate également aux Inrockuptibles le MC Paloalto, fondateur du label Hi-Lite Records : «au début des années 90, des artistes comme Seo Taiji and Boys, Deux ou Hyun Jin-young contribuaient à développer le hip-hop. Cette musique est présente depuis longtemps, mais elle ne séduisait pas la majorité des audiences de la Corée». Dans le même article, l’illustratrice Christelle Pécout se montrait quant à elle éloquente quant à l’activisme de ces artistes sud-coréens : «leurs textes tournent souvent autour de la difficulté de vivre dans la société coréenne. Je pense que le hip-hop est l'un des rares milieux en Corée du Sud où les artistes peuvent s’attaquer à des sujets politiques».


Hybrides > loufoques
On entendra sûrement dire de ces artistes, comme on aime étrangement le dire d’une bonne moitié des œuvres issues de la culture asiatique, qu’ils sont «étranges», «loufoques» ou, pire, «caricaturaux», mais YDIZZY, Aristophanes, Paloalto ou même Simi Lab et la Coréenne CL (chouchoutée par Skrillex et Diplo) sont autre chose que des bizarreries en quête d'excentricité, autre chose qu'une version fantaisiste et rigolote de cette «culture urbaine». D’ailleurs, tous semblent bien trop hybrides pour être catalogués aussi facilement. Certains traversent le Pacifique et collaborent avec des rappeurs américains (le collectif Yentown et son fameux morceau avec Yung Lean), d’autres ont appris l’anglais en écoutant Tupac (Awich, une rappeuse venue d’Okinawa), tandis que d’autres encore critiquent la société de consommation et le déclin des valeurs traditionnelles (Ningen State of Mind Part 2 de MC Ritto, lui aussi originaire d’Okinawa).


De tous les rappeurs japonais actuels, Kohh est sans doute le plus atypique. Son parcours est chaotique : un père suicidé, une mère qui semble ne continuer à s’injecter des doses que pour éviter d’être en manque, des premiers textes écrits à 18 ans sous l’influence d’un des groupes pionniers du rap nippon, King Giddra, et un deuxième album (Dirt II) orienté vers le rock et les guitares stridentes. Entretemps, le gus s’est fait remixer par Sam Tiba sur la dernière compil du label Bromance (Homieland Vol.2) et a surtout posé un couplet sur le fameux It G Ma du MC coréen Keith Ape, sur lequel figure également un autre rappeur nippon (Loota) et deux Coréens (JayAllday, Okasian).


Et croyez-nous, si, en 2016, vous ne savez toujours pas qui est ce rappeur originaire de Séoul et fondateur du Cohort Crew, c’est que vous vivez dans un monde où seuls comptent les beaux discours lancés sur le canapé de Michel Drucker ou les blagues lourdingues d’Hanouna. Un monde consensuel et vieillot, en quelque sorte, tant Keith Ape affole les compteurs de la planète hip-hop depuis un peu plus d’un an : entre une scène partagée avec Skrillex et une poignée de main avec iLoveMakonnen, le Coréen a surtout vu son It G Ma exploser les scores sur YouTube (plus de 24 millions de fois à ce jour), au point de se faire reprendre par Waka Flocka et A$AP Ferg. Fin 2015, Keith Ape faisait même l’objet d’un reportage Noisey, dans lequel il tenait ce discours : «tous ces jeunes de partout qui ont grandi en matant les mêmes dessins animés que nous, style Dragon Ball et tout, on ne parle peut-être pas la même langue, mais on est pareils. Ça ressort dans la façon dont on s'habille. J'écoutais un artiste nommé Ken Rebel, de New-York. Et j'ai pu le rencontrer en mars dernier. Mes homies et moi avons bossé sur un morceau avec lui et on a organisé un tournage pour un clip. Le jour du tournage, on a posté un statut sur le net : "Ramenez-vous au magasin Bape à SoHo si vous voulez être dans la vidéo". Et des centaines de gens nous attendaient quand on s'est pointés pour filmer. On avait fermé les rues et les voitures klaxonnaient. Forcément, les flics sont arrivés et on s'est sauvés. C'était totalement... C'était comme un film. Comme une scène de film. C'était un tournage de clip d'un autre niveau».


Alors qu’elle semble en pleine effervescence et que l’on ne distingue pas encore ce qui la constitue réellement, cette nouvelle génération de MC’s asiatiques refuse en tout cas de choisir entre l’underground et le mainstream. En clair : la street credibility, on s'assoit dessus. S'il faut passer le casting de l'émission Show Me The Money, sorte de Rap Contenders en version télé-réalité coréenne, pour percer dans le game, les mecs le feront. S’ils préfèrent vanter les vertus de leurs grosses berlines plutôt celles de leur dernier calibre, aucun souci pour eux (YDG - Give It To Me). L'important pour ces jeunes rappeurs en quête de liberté semble surtout de ne pas trop se laisser baratiner la gueule par le mode de vie clinquant des Américains, d’imposer dans la majorité des cas leur langue maternelle et de faire foisonner les tonalités et les couleurs musicales. À l’heure où trois gimmicks suffisent à faire un tube, c’est toujours ça de pris.