Au début des années 1960, le label Stax a redéfini tout ce qui s'apparentait de près ou de loin à de la musique afro-américaine. C'était éclipser bien vite ce que de nombreux free-jazzmen tentaient alors de mettre en place - un son oppressant, abrasif, déstructuré -, mais cela masquait surtout mal la logique qui a conduit à étiqueter tous les groupes de la maison de disques au sein d'une même catégorie : alors que Motown, principal concurrent du label de Memphis, avait gagné la partie auprès des radios grand public, Stax tentait en effet d'imposer un autre son, sans doute moins pop, mais nettement plus influencé par le gospel, le blues ou encore la country. Ont alors fleuri, par opposition aux refrains sucrés de Marvin Gaye, des Supremes ou de The Four Tops, des musiciens aptes à livrer des versions imprévues de la soul : Isaac Hayes, Otis Redding, The Staple Singers, Shirley Brown, tous engagés de façon plus ou moins évidente dans la lutte pour les droits civiques.


Rebelles à plein temps
Parmi tous ces artistes, il y avait aussi 24-Carat Black, un groupe autrefois appelé The Ditalians et signé sur Enterprise, l'une des nombreuses subdivisions de Stax. Sa particularité ? Être emmené par Dale Warren, un musicien connu pour avoir arrangé les cordes de nombreux disques d’Isaac Hayes (Hot Buttered Soul, The Isaac Hayes Movement ou encore …To Be Continued), mais aussi pour avoir été recruté chez Motown dès 1961 par sa tante, Raynoma, la deuxième femme de Berry Gordy. Son passage au sein de 24-Carat Black est plus éphémère, mais il lui permet d’enregistrer, en 1973, le trop méconnu Ghetto : Misfortune’s Wealth, un disque qui rassemble huit compositions de soul revendicatrice, de funk improvisé et de groove vertigineux, empruntant là une extravagance à la Sly and the Family Stone, là une diction qui harangue, scande et répète des paroles dans la plus pure tradition des pasteurs noirs («God, save the world» entend-on en conclusion de Synopsis One : In The Ghetto/God Save The World), et le reste à des musiciens de la «great black music», dans ce qu’elle a de plus éclectique et d’ambitieux.


Dans ses influences, 24-Carat Black cite Isaac Hayes ou Marvin Gaye. On pourrait ajouter Herbie Hancock ou Curtis Mayfield parce que Dale Warren et sa clique (plus de 25 musiciens, dont Larry Austin à la basse, Gregory Ingram au saxo, Ricker Foster à la trompette ou encore Kathleen Dent et Valerie Malone au chant) sont un peu la face sombre de l’ex-leader de The Impressions, son pendant pessimiste : Ghetto : Misfortune’s Wealth happe en effet sans en faire trop, ne taille aucun refrain évident, aucun couplet hédoniste mais tisse de longues toiles intimistes et obscures, enregistrées en live et en seulement douze heures. Autant dire une œuvre dont les orchestrations ne sont ni évidentes ni inutilement complexes.

I’m black and I’m proud
Parce qu’avant d’être impressionnante de profondeur, la musique de 24-Carat Black est concernée et audacieuse, généreuse, inventive, libre, finalement plus lente et sensuelle que les paroles ne pourraient le laisser penser. Elle a l’architecture des grandes mélodies issues de l’histoire de la musique des années 1970 : labyrinthique, sans single tape-à-l’œil, au croisement de multiples tensions. Des tensions politiques, d’abord : depuis le début des années soixante-dix et les émeutes de Watts, la situation économique et sociale s’est encore dégradée pour la communauté afro-américaine, désormais orpheline des Black Panthers et des différents leaders noirs ayant émergé au cours de la décennie précédente. Des tensions musicales, ensuite. Sinon, comment expliquer que ces huit compositions, construites comme des requiems aux propos durs et accusateurs, soient magnifiées par des arrangements d’une beauté infinie ?

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Ghetto : Misfortune’s Wealth n’a ainsi rien d’un coup d’essai. S’il n’a pas eu le succès d’un Curtis, d’un What’s Going On ou d’un There’s A Riot Going On, il impose malgré tout le nom de 24-Carat Black aux antipodes des stéréotypes alors en vigueur, prouve une fois de plus que le salut de la communauté afro-américaine passe par la lutte et rappelle à ceux qui l’ignoraient encore (les pigs c'est à dire les flics, les Blancs de classe moyenne ou aisée, etc.) qu’être noir en Amérique, c’est voir quotidiennement ses droits bafoués, c’est subir constamment les insultes des hommes en bleu ou traverser une vie pleine de heurts et de chaos. Autant dire que ces huit péplums (et notamment les deux premiers, Synopsis One : In The Ghetto/God Save The World et Poverty’s Paradise) n’ont rien perdu de leur portée en 2016 – outre une actualité brûlante aux États-Unis, 24-Carat Black a d’ailleurs été samplé par tout ce que la planète hip-hop compte de producteurs intelligents (Foodstamps a été échantillonné sur Rebirth of Slick (Cool Like Dat) de Digable Planets, Mother's Day s'entend sur Can I Live II de Jay-Z, Synopsis Two : Mother's Day figure sur Nas Is Coming de Nas, tandis que Poverty's Paradise et Ghetto : Misfortune's Wealth ont été respectivement retravaillés sur The Birth de RZA et sur 6 Variations of in the Rain de Madlib).


En 2009, quinze ans après la mort de Dale Warren, qui luttait depuis quelques temps contre des problèmes de santé et une addiction à l’alcool, la musique de 24-Carat Black aura même connu un renouveau avec la publication par le label de ré-éditions Numero Group de Gone : The Promises Of Yesterday, une compilation de six titres jamais publiés, végétant dans la cave du musicien Bruce Thompson depuis 35 ans. Alors, bien sûr, The Best Of Good Love Gone ou I’ll Never Let You Go n’ont pas tout à fait la minutie dans les arrangements de 24-Carat Black Theme, ni la puissance des envolées instrumentales de Foodstamps, mais ils continuent d’en dire bien plus sur la réalité des Afro-Américains au début des seventies que n’importe quel produit formaté d’Hollywood, de l’époque ou non.