Dans le grand classique de Carlo Collodi (1881), Pinocchio suit son ami La Mèche au Pays des Jouets alors qu'il a promis à la fée de rentrer chez lui avant la nuit pour devenir un vrai petit garçon le lendemain matin. La Mèche est le portrait craché du méchant raver, "le plus paresseux et le plus indiscipliné de toute l'école" et donc gros branleur. Il arrive à convaincre Pinocchio de partir le soir même dans une charrette qui ressemble à une navette de rave avec plus de cent kids excités. Le lendemain matin, ils arrivent au Pays des Jouets qui est une rave EDM, et tous les gosses se ruent vers les attractions en faisant tellement de bruit qu'il faut mettre du coton dans les oreilles.

"Ce pays ne ressemblait à aucun autre. Il n’y avait que des enfants. Les plus vieux avaient quatorze ans, les plus jeunes à peine huit. Dans les rues, ce n’étaient que bonne humeur, tapages et cris à vous crever le tympan ! Des bandes de gamins partout jouant aux osselets, à la marelle, au ballon, faisant du vélo ou du cheval de bois, ayant organisé une partie de colin-maillard ou se courant après. Certains chantaient, d’autres faisaient des sauts périlleux ou s’amusaient à marcher sur les mains. (...) On riait, on hurlait, on s’appelait, on battait des mains, on sifflait, on imitait le chant de la poule venant de pondre un œuf... Le boucan était tel qu’il aurait fallu se mettre du coton dans les oreilles pour ne pas devenir sourd. Sur chaque place, il y avait un spectacle sous tente qui attirait tout au long de la journée une foule d’enfants et sur les murs des maisons on pouvait lire, tracées au charbon, de jolies choses comme : « Vive les joués » (au lieu de « jouets »), « On ne veu plus des colles » (au lieu de « On ne veut plus d’école »), « A bas Lari Temétique » (au lieu de « À bas l’arithmétique ») et autres perles de ce genre."


Pinocchio-pleasure-island
Quand j'étais petit, c'était le moment qui me faisait le plus peur. Les enfants sont ensorcelés, ils s'amusent mais ils sont allés à une rave interdite, on sait qu'ils n'auraient pas dû, leurs oreilles s'allongent comme celles des ânes, ils se défoulent et ne pensent qu'à jouer. Ils sont comme sous l'emprise d'une drogue qui les rend idiots, incontrôlables et forcément, quand les premières vraies raves sont arrivées à la fin des années 80, j'ai tout de suite pensé à Pinocchio. Tous ces gens qui arrivent de partout, la nuit, dans un endroit secret, c'est la version moderne du Pays des Jouets, un pays où l'on s'amuse tous les jours. Ensuite, dans les années 90, quand les raves anglaises se sont multipliées dans des châteaux avec des stands de foire foraine, des roues illuminées, des trampolines et autres merveilles super drôles à faire quand on est sous ecstas, la ressemblance avec Pinocchio s'est faite encore plus nette. Plus tard, alors que la techno devenait minimale, que Berlin attirait le monde entier dans des clubs sans lumière, cette idée de grand bordel visuel est réapparue à Las Vegas où tous les grands hôtels se sont recyclés dans l'EDM pour faire face à la crise immobilière de 2008. Feux d'artifice, jets d'eau immenses, projections de confettis et de fumigènes, il y a quelque chose de jouissif dans ces rassemblements de milliers d'ânes américains post-ados, post-Spring Break.

Disclaimer

Je dois être le seul de ma génération à ne pas avoir un avis complètement négatif sur la scène EDM de Las Vegas. J'avoue, j'aime quand c'est ringard et cheesy. J'aime aussi la house cheap, les drumrolls, les breakdowns, c'est pas ma faute. Le fait est : j'aurais voulu y aller pour faire un reportage. Imaginez - le papy de la house entouré de milliers de kids devant 450 feux d'artifice, ce serait aussi drôle que si je devais faire un papier sur le festival de Bayreuth (je déteste l'opéra). J'ai beau avoir 58 ans, je suis toujours fasciné par ce que font les jeunes, même quand ce sont de gros beaufs qui piétinent l'héritage de Frankie Knuckles. Il y a toujours quelque chose à apprendre.
Enfin, je crois.



XOXO, la télénovela EDM

XOXO raconte l'histoire improbable d'un DJ amateur qui parvient, contre toute attente, à remplacer un DJ célèbre au peak time alors qu'il a complètement foiré son premier set. Presque tous les personnages sont blancs à part un qui est un manager pourri (supeeer), tout le monde s'appelle "dude", tout le monde boit des shots sans les payer, le backstage est inondé de lumière fluo, on nage en plein délire white trash. Le film de Christopher Louie est supposé être un voyage au Pays des Jouets moderne, mais la description est trop parcellaire et irréaliste pour qu'on puisse vraiment s'imaginer dans une rave aussi immense, soi-disant "la plus grande des États-Unis". Les personnages sont tous incapables : il y en a un qui est supposé être DJ mais il arrive en retard, le rôle principal féminin ne cesse d'aligner des platitudes philosophiques sans que quelqu'un ose lui dire à un seul moment que c'est du bullshit total, ses copines sont toutes idiotes hors et dans backstage, le seul mec qui connaît l'histoire de la house est un loser et le bus qui emmène les clubbers à XOXO est rempli de zombies de la dance music, nés hors-sol. Les multiples expériences de la rave sont occultées (aller aux toilettes, se promener avec sa bande, gober) pour privilégier des incohérences de sécurité irréelles comme entrer et sortir du backstage sans voir un seul videur (as if !). La musique? On entend deux ou trois titres mais rien de spécial. Le fait que ce film ait eu Pete Tong comme producteur exécutif est hallucinant. On se demande ce qui lui a pris.

Je dormirai quand je serai mort

Le docu sur Steve Aoki, I'll Sleep When I'm Dead, toujours sur Netflix, est un autre portrait de l'EDM sous un angle plus historique, mais tout aussi irréel. On se demande toujours ce qui motive ces DJ's à faire 300 sets par an pour pulvériser le  livre Guinness des Records - on est au niveau de David Guetta dans l'ambition de se faire toujours plus de fric et de vivre dans des jets privés (Aoki est n°5 sur la liste Forbes des 12 DJ's les mieux payés). Franchement, ça rend triste de voir ça, non seulement parce que ça paraît épuisant et surtout parce que la house se trouve écorchée vive ; il n'y a plus rien qui reste des principes fondateurs dans cette surenchère de consumérisme. Et pourtant, l'histoire de Steve Aoki mérite d'être racontée, entre son père millionnaire et ses débuts dans le rock hardcore indépendant. Comme les Daft Punk, c'est un fils de, et d'ailleurs, son vrai basculement dans le clubbing coïncide avec l'invasion de la french touch à Los Angeles qui est assez bien décrite. Le portrait mégalomane d'Aoki est bien fait, le mec est un surhomme de la performance, il saute partout, ses cheveux longs sont magnifiques, c'est un vrai showman, et finalement, ce film peut être regardé juste pour compléter sa culture générale sur la musique électronique d'aujourd'hui.


Mercy Mercy Me (The Ecology)

Les deux films sont très différents mais se ressemblent sur un point. L'EDM a une empreinte carbone catastrophique. Le Pays des Jouets moderne consomme une quantité astronomique d'électricité, mais surtout pollue comme aucune fête house depuis... la Love Parade de Berlin - et encore, ça devait être mieux recyclé, on peut faire confiance aux Allemands sur ce point. XOXO est une machine de consommation ultime, jetable. Ici, le cadre n'a plus rien de naturel ; il est jonché de plastique et de déchets, la musique est littéralement recouverte de pollution instantanée, irresponsable. Comme dans Pinocchio, la fête est immorale ; elle ne recycle pas, elle est fautive et appelle une punition. Les enfants s'amusent mais ils n'ont pas de respect, ils le  payeront plus tard. C'est la seule leçon de ces deux films. J'adore les feux d'artifice, et quand les lumières sont énooormes, je me dis des fois que les raves françaises devraient un peu sortir de leur self-control visuel. Tacky is good ! Mais c'est désespérant quand la musique contribue à ce point au réchauffement écologique.