Pêcheurs, repentez-vous ! Car bientôt, «le quatrième ange de l’Apocalypse déversera sa fiole sur le soleil pour déclencher le pouvoir qui lui a été conféré de cuire les Hommes dans le feu et dans les chaleurs terribles». À l’heure du grand barbecue, ce feu brûlera vos entrailles sans les consumer, vous procurant douleurs et regrets éternels. Bon, ce point étant réglé, parlons logistique. Où donc recevoir toutes ces vilaines gens ? Rien que les démons sont légions - le tiers des étoiles du ciel, nous dit la Bible. Sans parler des pêcheurs qui, Dieu nous pardonne, n’ont guère fait défaut depuis la nuit des temps. Les premiers penseurs raisonnables imaginèrent que tout ce beau monde gémissant se retrouvait dans une immense cavité souterraine. Mais bien sûr que non ! ricane Tobias Swinden. Il n’y aurait jamais assez de place, on serait tout tassés. Soyons raisonnables, et convenons avec notre auteur que l’Enfer ne peut se trouver qu’à un seul endroit, le soleil.


Le Pape et l’index
Nos amis théologiens n’ont jamais ménagé leurs efforts en matière de ridicule et la plupart de leurs œuvres ne sont pas même le reflet de leur époque ; juste les fruits gâtés d’imaginations déréglées (pensez-vous, des gens à qui on interdisait de faire l’amour !). Mais les Recherches sur la Nature du Feu de l’Enfer et du lieu où il est situé (Amsterdam, 1728) de l’Anglais Tobias Swinden n’entrent pas dans cette catégorie. Car notre auteur était homme de Dieu mais aussi homme de science ; et donc au fait de la théorie qui s’appuie sur «le vieux système pythagorique et le nouveau qui est celui de Copernic ; qui supposent l’un et l’autre que c’est le soleil qui est placé dans le centre du monde, et non pas la Terre». Le soleil au centre de l’univers ? Pour un religieux de 1728, l’effort est considérable. Pensez-vous, Copernic ! Dont les travaux ont été mis à l’index par le Pape. Il faut dire aussi que Tobias est Anglais, donc pas très catholique. D’ailleurs, son propre livre rejoint celui de Copernic en 1745 dans les pages du ténébreux Index Librorum Prohibitorum (liste des livres condamnés par l’Église) ; il y figurait encore en 1948.

Sophisme et raison
On vit de manière un peu étriquée au XVIIIème siècle ; on y résume l’univers au système solaire. Cependant, depuis Copernic et malgré le Saint-Père, il a bien fallu se rendre à l’évidence - ce n’est pas la Terre qui est au centre du monde, mais le soleil. Curieux. Dieu n’aurait donc pas placé le chef-d’œuvre de sa Création au centre de tout ? Il aurait relégué l’Homme en périphérie de quelque boule de feu ? Bon, admettons. Après tout, Il fait ce qu’Il veut. Le soleil se situe, d’après Tobias et les astrologues du XVIIIème, dans la partie «basse» de l’univers. Il est entouré de planètes au-delà desquelles se trouvent les «étoiles fixes» et plus loin encore, extrêmement loin, l’Empyrée (ou partie «haute»). Et c’est là-haut, tout là-haut, que les meilleurs d’entre nous se retrouveront suivant la destruction apocalyptique de la Terre. «Ce que je souhaite qu’on observe de ce plan, nous explique Tobias en regard de la première gravure jointe à son livre, est (...) que les deux extrêmes (...) sont le ciel Empyrée et le soleil. Le premier est, selon le sentiment des théologiens (...), la demeure des anges et des âmes bienheureuses. Qu’y a-t-il donc de plus raisonnable que de supposer que le dernier est la région des diables et des méchants esprits ?». En effet, voici un sophisme tout ce qu’il y a de plus raisonnable.
Location of Swindens Hell
Fallait y penser avant
Pour prouver que l’Enfer est au soleil, Tobias commence par prouver que l’Enfer existe. Il s’en réfère alors à Saint-Jean qui, dans son évangile fort connu, en parle comme «d’un lac de soufre au fond duquel la bête et le faux prophète seront tourmentés nuit et jour et pour toujours». L’interprétation de l’Enfer par Swinden fait encore peur en 2016 : «les théologiens nous présentent l’Enfer comme un lieu où il y a honte et confusion de face; où règne la colère de Dieu, où l'on est pour toujours séparé de Dieu et de ses saints Anges (...) ; où les damnés entrent en société avec les démons, où il y a angoisses et tribulations» (jusque là, ça ressemble assez à une visite familiale à IKEA), «et enfin où l'on est jeté dans les ténèbres de dehors, et dans le feu». Être tourmenté pour l’éternité par un feu qui ne vous consume pas (sinon, il n’y aurait bientôt plus rien à brûler) n’a rien de bien joyeux. Mais ce n’est rien face à une autre perspective assurée, celle d’être éternellement «rongé de l’intérieur» par l’ignoble «vers du remordle ver de désespoir, celui de ne pouvoir jamais sortir de ce triste état ; et dans des tourments inexprimables, de sentiment, et de désir de mourir, on ne pourra jamais le faire». Bon... On n’avait pas d’images 4K à l’époque, mais on ne manquait pas d’imagination.
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Aveuglement théologique
Tobias joint une seconde gravure, fascinante, à son livre. Elle représente la surface du soleil, «telle que découverte par Kercher et Scheiner, avec le grand télescope à Rome, l’an 1635». Le Père Scheiner, autre religieux pas très catholique qui, «ayant observé le soleil à travers un télescope, dit l’Encyclopédie de 1755, y décela des tâches noires à la surface». Une découverte qui contredit l’incorruptibilité des cieux prêchée par l’Eglise ; mais qui fait les affaires de Tobias, qui voit dans ces tâches des sortes de petits terriers, ou des cavernes, «que l’on peut, en toute rationalité, imaginer être comme le siège des ténèbres et de la noirceur». Bah oui, tiens. Certes, il peine un peu à justifier que l’Enfer, lieu de «ténèbres» par excellence, trouve place au cœur de l’astre qui éclaire le monde. Mais un argument de théologien y met bon ordre : «par l’obscurité, on peut fort bien entendre cet aveuglement par lequel [les démons] sont captifs et comme enchaînés ; en sorte qu’ils ne peuvent approcher la glorieuse lumière du Ciel». Voilà, d’autres questions ?
Tobias Swindens HellEntre érudition et superstition, Tobias Swinden développe une théorie des plus étranges. Il a bien entendu parler de ces «philosophes» qui affirment que les étoiles fixes sont autant de soleils, «ce qui s’ensuivrait qu’il y aurait autant d’enfers qu’il y a d’étoiles fixes», souligne-t-il. Diable ! Mais rien n’est sûr. La théologie n’a rien à envier à la consommation de marijuana : elle entraîne une réflexion poussée, argumentée de manière logique mais appuyée sur un axiome de base biaisé. «Nous devons prendre garde que nos conjectures philosophiques ne contredisent point la parole de Dieu, mais plutôt qu’elles y soient conformes», rappelle Tobias. À partir de là, on a tôt fait de voir des démons au centre du soleil.

Il y a quelque chose de magique dans cette vision du monde. Un univers à étages, avec sa partie «basse » et sa partie «haute», ses cavernes à la surface du soleil dont mille démons surgiraient en grimaçant ; notre âme, sortant de notre corps, s’élèverait alors, et serait happée par ces créatures terrifiantes, comme dans un cauchemar de Jérôme Bosch ou un délire à la Méliès. Aujourd’hui, on sait ; que notre galaxie, grain de poussière, flotte au milieu de la chaotique course d’un univers décidément trop grand pour notre entendement ; que le soleil est une étoile appelée à s’effondrer sur elle-même dans quelques milliards d’années ; qu’un jour, peut-être, un trou noir, ou «ténébreux», nous avalera. Et que ce sera un enfer ! Les images de la Nasa fascinent. Mais tout au fond de notre fierté d’hommes éclairés ronge le ver du regret. Avant, nous vivions dans la crainte d’un Dieu de terreur prêt à nous précipiter au fond d’un lac infernal, certes ; mais au moins, nous vivions au centre de l’univers.