Causette
En janvier 2009, Grégory Lassus-Debat et Gilles Bonjour créent les Éditions Gynéthic, et sortent Causette, un mensuel «plus féminin du cerveau que du capiton». On y parle de vrais sujets hors cases genrées, on s’intéresse aux femmes sans les prendre pour des quiches, bref, le magazine fait souffler un vent de fraîcheur sur la presse française. Trop beau pour être vrai.
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En septembre 2013, une première polémique éclate. Les salariés reprochent à Grégory Lassus-Debat un «management par la peur» basé sur des relations professionnelles troubles où l’affect remplace la raison. Accusé d’avoir pris «un gros melon», d’être «méfiant, parano, mégalo», le directeur de la publication voit ses rédactrices multiplier les absences, les arrêts maladies et se succéder.
Placé en redressement judiciaire par le tribunal de commerce de Paris le 29 avril 2015, Causette est condamné le même jour par le conseil de prud'hommes à verser 10 000 euros de dommages et intérêts à l'une de ses anciennes employées, Anne-Laure Pineau, pour harcèlement moral et «manquement à l’obligation de sécurité de résultat». L’intéressée gagne son procès en appel. Bien que Grégory Lassus-Debat soit remplacé par Virginie Roels à la direction de la publication, et que le magazine féminin féministe soit sorti de son redressement judiciaire, ça laisse des traces…

MadmoiZelle
On se dit que sur Internet, là au moins, c’est plus simple pour les femmes. Maintenant que le féminisme devient un sujet récurrent dans les médias, on peut enfin trouver une prolifération de sites féministes détenus par des… hommes ! Eh oui mesdames : ces messies de la toile savent très bien comment vous libérer tout en s’en mettant plein les fouilles.
Capture d’écran 2016-10-12 à 16.07.25Le 22 septembre, Rue89 révèle une crise chez MadmoiZelle. La veille, un Twittos nommé @SaferBlueBird a commencé à balancer des témoignages d’anciennes salariées du cyber-magazine féminin «mode mais pas que». Ces ex-employées reprochent au fondateur du site Fabrice Florent «des faits de harcèlement au travail, des pressions, des violences psychologiques et une sollicitation permanente». Festival :
«Une chose que n’importe quel employé de MadmoiZelle a connu, c’est Fab qui vient te parler tous les soirs à 23h, le week-end, les jours fériés.»
«Chez MadmoiZelle, on veut que les rédactrices fassent le ménage, parce que quand même, ce sont des femmes.»
«Chez MadmoiZelle, on te licencie par mail après des années de bons et loyaux service sans préavis ni explications.»
«Fab a régulièrement insisté pour que les membres de la rédac' affichent leur poitrine sur la Seinte fresque, même si on n’était pas d’accord.»
L’une d’entre elles parle de «la pire collaboration de (sa) vie» et dénonce des pratiques dignes d’un pervers narcissique : «un jour, il te dit que tu es la meilleure, qu’il faut que tu écrives des bouquins, que tu iras loin. Deux jours plus tard, il te dit que tu n’es qu’une merde».
Ironiquement, le site lui-même présente son boss comme un «patron omnipotent — Fab est notre père-fondateur à tous, le Raël de MadmoiZelle.com (en plus chauve et moins creepy). Notez bien que Fab s’appelle Fabrice, qu’il est un mec, qu’il ne s’appelle pas Fabienne et qu’il n’aime pas les chats». L’intéressé se défend et semble réellement attristé et choqué par ces révélations. Mais comme il est «féministe», il ne la ramène pas trop. Rue89 conclut qu’il s’agit là d’un «malentendu».

Bustle
Aux États-Unis, de nombreux hommes ont fait fortune en exploitant le juteux filon de la presse féminine et en dissimulant leurs ambitions derrière un étendard féministe.
Contrairement à ce que prétend son slogan «par et pour des femmes», Bustle a été fondé par un homme, Bryan Goldberg. En 2013, tout content de son acquisition qui lui a valu un apport de 6,5 millions de Time Warner et Google, ce dernier fait part de son enthousiasme et de sa fierté de lancer un site féministe. Il nous offre au passage une petite démo de mansplaining, et nous raconte comment lui va faire mieux que des femmes, incapables de comprendre leur lectorat et de gérer une entreprise de presse.
Capture d’écran 2016-10-12 à 16.11.55En 2008, Monsieur avait déjà cofondé The Bleacher Report, un site d’actualité sportive basé à San Francisco, revendu pour la coquette somme de 200 millions de dollars à Turner Sports, une filiale de Time Warner, elle-même fondée par Monsieur Steve Ross et dirigé par Monsieur Jeff Bewkes. Vous noterez la parité.
En juillet 2014, à peine un an après sa création, Bustle rameute déjà 10 millions de visiteurs uniques par mois, le plaçant devant ses concurrents directs Jezebel, numéro 2 niveau trafic, et Refinery29.
En trois ans d’existence, le site totalise 27 millions d’investissements. C’est clair, on sent bien chez Bryan une volonté de placer le féminisme au cœur du business.

Jezebel
Jezebel, avorton de Gawker (RIP), est aussi géré par un homme. En janvier 2003, Nick Denton co-fonde Gawker avec Elizabeth Spiers, qui devient rapidement un énorme aimant à thunes – valeur estimée : 45 millions de dollars –  et accouche de son alter ego féminin, Jezebel, en 2007. Pour gérer ce «magazine en ligne dédié aux stars, au sexe, au féminisme et à l’empowerment des femmes», Nick embauche Anna Holmes, ex-journaliste chez Glamour, qui quittera le navire trois ans plus tard. Aujourd’hui, l’entrepreneur quinqua possède seize blogs. Pourtant en 2004, il doutait de la rentabilité de ces petits joujous en ligne. «Les blogs ont plus de chances de plaire aux lecteurs qu’aux capitalistes. Bien que j’adore ce medium, j’ai toujours été sceptique quant à la valeur des blogs en tant qu’entreprises.» Heureusement, il a préféré la cause des femmes au profit…
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En août dernier, Gawker Media (désormais Gizmodo Media suite à la fermeture du blog éponyme), après des années d'un long et coûteux affrontement judiciaire avec Hulk Hogan et le soutien de Donald Trump Peter Thiel, ne peut plus subsister et est revendu par Nick Denton au colossal groupe médias Univision pour 135 millions de dollars. Mais rassurez-vous, le patron d'Univision Communications reste un homme : Randy Falco.

Refinery29
Si vous, femmes modernes, pensez avoir trouvé le Graal, sachez que Refinery29, ce merveilleux média «pour les femmes modernes qui vivent une vie classe et harmonieuse» est régi par un binôme qui hume bon l’archaïsme du patriarcat.
Capture d’écran 2016-10-12 à 16.25.59Justin Stefano et Philippe von Borries lancent Refinery29 en 2004, initialement un guide
underground de la vie culturelle à New-York. Les petits malins se disent alors que produire du contenu c’est bien, mais se faire des couilles en or, c’est mieux. Avec leur paire de cerveaux ultra-performants, ils pondent un concept fort novateur :  développer des partenariats avec des entreprises de mode. Résultat : pendant qu’on va sur Refinery29 pour savoir quel sextoy satisfera les besoins kon-savé-mém-pa-kon-lé-zavé, Justin et Philippe se la coulent douce et peuvent dormir sur les deux oreilles et leurs 80 millions de dollars d’investissements.

HelloGiggles
Et HelloGiggles, vous connaissez ? Un site de société et de divertissement dédié aux femmes fondé en 2011 par l’actrice/musicienne Zooey, Molly McAleer et Sophia Rivka Ross. Un succès immédiat. En 2012, Forbes salue «l’une des meilleures illustrations du changement de paysage virtuel pour les femmes, dû à un bouche-à-oreille rapide et efficace» et Mashable se réjouit d’observer «que la voix de jeunes femmes modernes s’exprime à travers une variété de saveurs».
Capture d’écran 2016-10-12 à 16.27.28Et bien sûr, l’odeur de la réussite et de l’argent attire le mâle
alpha. En 2015, le site est vendu à Time Inc. – où 10 des 12 postes de direction sont occupés par des hommes – détenu par la toute-puissante Time Warner. Bien que les trois fondatrices gèrent toujours le contenu éditorial, elles doivent désormais en référer à ces messieurs.

xoJane
Capture d’écran 2016-10-12 à 16.29.07Idem pour le féminin en ligne xoJane, lancé en 2011 par Jane Pratt et trusté par Matt Sanchez et David Lerman, les têtes pensantes de SAY Media, une entreprise 100% testostérone. Lui aussi cédé à Time Inc. en 2015, le magazine passe de mains masculines à d’autres.

Huffington Post Women
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Ne vous fiez pas non plus à l’intitulé «Women» qui sous-entend une patte féminine. Si c’est bien Arianna Huffington qui a donné son nom au Huffington Post, c’est un homme, Jimmy Maymann, qui tire les ficelles de sa version consacrée aux femmes. En 2011, Madame Huffington vend le blog à AOL et nomme Jimmy CEO du HuffPost Women. AOL refile le bébé en mai 2015 à Verizon Communications, dirigé – oh surprise – par un homme, Lowell McAdam.

Heureusement, il existe aussi Bitch, Bust… et Cheek, qui ont su échapper à l’usurpation et la suprématie masculines.