Jérôme, allons voir si la rose...
Il s’agit d'un mystère vieux de cinq-cents ans, que l’on referme chaque soir et que l’on rouvre chaque matin avec des gestes délicats, presque inquiets. Sur les panneaux extérieurs, une vision fantasmatique de la Terre ; plate, grise et englobée d’une sphère translucide. Qui, à l’ouverture du triptyque, vole en éclats sous un déluge de couleurs qui étourdit comme une nuée de cris muets. Bienvenue au Jardin des Délices ! "Le Prado m'avait commandé un documentaire sur Bosch, explique José Luis Lopez-Linares, et j'ai proposé de me concentrer sur Le Jardin des délices après avoir lu In the Land of the Unlikeness de Reinert Falkenburg. Le Prado a aimé l'idée." La toile raconte une histoire linéaire : Adam et Ève croquent la pomme, plongeant l'humanité dans un bain de délices qui la mène à la perdition. Mais au-delà de l'exultation enfantine de la chair nue, mille bizarreries troublent notre interprétation. La vie elle-même semble bénir ces plaisirs en s'offrant en abondance, de fruits, d'animaux et d'eau claire. On y voit des fleurs sortir d'un croupion (Mignonne, allons voir...), des amants roucouler au creux d'un arbre mort, une femme se frotter contre une chouette géante à l'oeil étrangement fixe. Un amant à tête de prune, des gens nus faisant le poirier, un fruit disproportionné coincé entre les jambes... Une "inquiétante étrangeté" qui explose lorsque l'on arrive en Enfer. Un démon à la tête de piaf, assis sur un trône, gobe un pauvre hère qui chie des alouettes. Bon, admettons... Un homme léchouille une truie coiffée d'un voile religieux sous le regard d'un nain affublé d'un heaume disproportionné. Ma foi... Et que dire de ce géant creux, coupé en deux comme par un coup de pinceau de Dali, qui accueille une chambre de ténèbres en son sein ? Sans parler de cette gigantesque paire d'oreilles qui, affublée d'une lame de couteau, écrase les pécheurs sous ses lobes... Peindrait-on de telles choses par caprice ? "Je pense que ce tableau n'apparaissait pas aussi étrange à l'époque de Bosch, commente le réalisateur. Bosch était un esprit de la Renaissance mais qui était resté très attaché à une vision médiévale de Dieu, de la religion ; or il retranscrit ce changement crucial d'un monde qui ne tournait désormais plus autour de Dieu, mais de l'Homme." Le tout résonne comme une mélodie discordante entonnée par des instruments difformes. Car ce tableau n'est pas muet, le peintre nous dit quelque chose. Mais quoi ? On vous rassure tout de suite, ce n'est pas ce documentaire qui vous le dira.
Hieronymus_Bosch_-_The_Garden_of_Earthly_Delights_-_The_Earthly_Paradise_(Garden_of_Eden)
Bosch and Furious
Vous avez aimé Fast and Furious ? Alors vous n'aimerez pas Le Mystère Jérôme Bosch. Ici, la passion intense se décèle dans un plissement de paupières de Salman Rushdie, un frémissement de narine de Michel Onfray. La caméra scrute les visages à la recherche du grand frisson. José Luis Lopez-Linares espérait-il réellement percer le mystère Bosch en 84 minutes ? "Je pense avoir réussi à faire face aux mystères renfermés par cette toile, commente-t-il, ainsi qu'à définir le thème principal du triptyque. Mais, Dieu merci, beaucoup de mystères demeurent. Et la mission de tout artiste est de rendre le mystère encore plus profond." Nous voilà bien avancés. On remonte tout de même la trace du peintre ; mais on ne sait rien de Bosch, ou si peu. Pas même un portrait certifié de ce peintre flamand qui a tant fasciné les surréalistes. Membre de la prestigieuse Confrérie de Marie, qui entendait «voir les lys parmi les épines», il a laissé une œuvre pour toute trace. En remontant le temps, on s'aperçoit néanmoins que ses "monstres" et autres personnages ubuesques proviennent des livres d'heures médiévaux aux enluminures étonnantes. Mais Bosch les fait sortir des marges et les projette en grand sur la toile. On explore un instant la piste des rêves, mais l'on s'égare dans des chimères. Rien d'aléatoire, chez Bosch. "Il a peint une histoire chrétienne de l’Humanité et, dans le même mouvement, une histoire propre à chaque individu, estime le réalisateur. L’absolu est la flamme dans laquelle vit la salamandre de l’âme humaine." On vous avait prévenus, ambiance Arte.
Hieronymus_Bosch_-_The_Garden_of_Earthly_Delights_-_Garden_of_Earthly_Delights_(Ecclesias_Paradise)
Jérôme, Michel et les autres...
Michel Onfray toise la toile et lâche : "Ici, tout est possible." Il a tort, probablement. Car Bosch ne peint pas au gré de ses fantaisies. Mais Onfray semble dans une petite forme. Le dossier de presse le cite : «S'il fallait détruire pas mal d’œuvres, il faudrait en détruire beaucoup mais pas celle-là.» Heu, oui... merci Michel. De toute façon, la plupart des intervenants surjouent quelque peu l'émerveillement avant de lâcher quelque banalité bien tournée. Mais peu importe, Bosch ne se goûte pas du bout des lèvres, il se dévore à pleines dents ! Et c'est là que le réalisateur remporte son pari : il sème la graine dans nos esprits, puis il laisse faire le "miracle Bosch". Car cette peinture n'a besoin de personne pour fasciner en 2016 comme elle fascina Philippe II  (1527-1598) en son temps ; au point que ce roi espagnol conseilla à ses enfants, sur son lit de mort, de bien étudier Bosch.  Mais Philippe avait le "period eye", l'oeil du (quasi) contemporain. Et, apparemment, il y a vu plus clair que nous. Cela étant, si l'on s'en réfère à l'intervention du Professeur Falkenburg, les nobles bourguignons des années 1500 aimaient à contempler ce jardin des délices en tentant eux-mêmes de résoudre les énigmes de la toile ; car certaines font très certainement référence aux affaires du temps. Pas sûr qu'ils aient tout compris à Bosch non plus, finalement...
Hieronymus_Bosch_-_The_Garden_of_Earthly_Delights_-_Hell
Il a suffi à José Luis Lopez-Linares de filmer la toile, puis Bosch s'est épanoui en nous comme dans un jardin des délices. Pas de panique, âmes tourmentées par le péché. Malgré ses personnages inquiétants, son purgatoire et ses monstes, Bosch n'est pas un sorcier ; c'est un enchanteur, il a vu "les lys parmi les épines."

++ Le Mystère Jérôme Bosch sort aujourd'hui en salle.