Inconnu en France, Lucio Battisti est l’un des chanteurs italiens les plus avant-gardistes de sa génération – celle de Lucio Dalla et Francesco De Gregori, autrement dit celle des années 60 et 70. Ça ne vous dit rien ? C'est normal : en France, pays où Soprano, David Guetta et Céline Dion peuvent continuer à squatter le sommet des charts peu importe la bouse produite, on connaît plus souvent la musique italienne pour ses artistes ringards - les Eros Ramazzoti, Umberto Tozzi, Laura Pausini et autres noms en "i". Pourtant, comme partout ailleurs sur le globe, il existe bien une scène aussi populaire qu’exigeante en Italie, qui s’inscrit aussi bien dans les traditions locales que dans un modèle, sinon avant-gardiste, du moins anglo-saxon.
En écoutant Amore E Non Amore, la première réflexion qui vient donc à l’esprit est que le troisième album de Lucio Battisti a été écrit comme une réponse à Histoire de Melody Nelson, tant ce disque a plus à voir avec les ritournelles légères, le blues progressif et le déroulé mélodramatique de Gainsbourg qu’avec un quelconque folklore national. En clair : c’est un album qui n’a d’autres frontières que celles de la pop, un incroyable objet conceptuel qui annonce peut-être aussi tout autre chose - l’émergence d’une scène italienne en quête d’émancipation.


Aimer ou ne pas aimer, telle est la question.
Pour le dire autrement, terminé le kitsch romantique, les postures un peu niaises et les mélodies à chanter avec une rose à travers la bouche, celles que l’on prend pourtant parfois plaisir à réécouter, tel un plaisir coupable pioché en loucedé dans la discothèque des parents. Désormais, Lucio Battisti s’affranchit des codes, se joue des stéréotypes, s’ouvre à différents univers et fait illico dresser l’oreille à tous les chercheurs de sons de la planète. Pop ou chanson ? Rock progressif ou blues ? On ne se pose même plus la question avec ce genre d’albums en forme de bug dans la matrice. Un peu comme si, après avoir connu connu la gloire et la fortune avec ses deux premiers forfaits (Lucio Battisti en 1969 et Emozioni en 1970, tous deux numéro un des ventes pendant plusieurs semaines), Lucio Battisti partait ici en quête de reconnaissance critique, débarquant avec un disque dépourvu de singles, sans compromissions stylistiques et qui, en pleine période progressive, s’épaississait rapidement de rythmiques élaborées et d’innovations en phase avec la pop de l’époque.


Ici, même le titre est hésitant («aimer et ne pas aimer»), et semble confirmer ceci :
Amore E Non Amore est un album de tous les contraires, tous les contrastes, scindé en deux parties de quatre morceaux chacune. La première, celle du «non-amour», est caractérisée par un style rock et des paroles traitant aussi bien de l’adultère que de l’amour obsessionnel ou de la passion à sens unique. La seconde, celle de l’amour, se veut quant à elle essentiellement instrumentale, portée par des mélodies progressives.
Si la musique de Lucio Battisti est à ce point pensée, précise et rigoureuse, ce n’est pas pour délivrer un cours théorique sur l’histoire de la pop, mais pour aboutir aux émotions les plus puissantes, sans putasserie. Alors que beaucoup de morceaux de l’époque dépassent les six ou sept minutes pour brasser de l’air ou exposer leur vanité, l’Italien fait passer énormément de choses avec une concision, une finesse et une précision impeccables. À l’écoute de Una, on a du mal à retenir les larmes. On soupçonne même ce bon vieux Lucio d’être un intarissable sentimental qui, comme tous les romantiques, ne peut s’éprouver que dans une douleur amoureuse dont il fait don aux auditeurs.


«
Je voulais qu'il devienne un vrai musicien»
Dans un élan outrageusement moderne, que n’aurait pas non plus renié Nino Ferrer, période Métronomie, ce natif de Poggio Bustone réussi à conceptualiser la moindre note, à manipuler avec intelligence des textures musicales abstraites et propose pour la première fois autre chose que des textes mielleux ou des reprises de standards américains - ce dont il s’est longtemps contenté avec son groupe Dik Dik. Bien aidé par l’auteur Giulio «Mogol» Rapetti, avec qui il collabore étroitement depuis 1965, et la publication des singles 29 Settembre et Sognando La California (une reprise de California Dreamin’ des Mamas & The Papas), Lucio Battisti s’investit en effet de plus en plus dans l’écriture au début des années 1970. «J'étais persuadé que Lucio était un grand musicien, un grand compositeur, finit par avouer Mogol, dans le livret de l’album. Et personnellement, je me sentais mal à l'idée qu'il se limite exclusivement à la musique pop. Je voulais qu'il devienne un vrai musicien ; je l'espérais sincèrement, je lui avais dit qu'il deviendrait un grand chef d'orchestre, une star qui ferait ses propres chansons, et donc j'ai essayé de le convaincre d'écrire des chansons sans paroles.»


Une réussite, mais qui n’enlève rien aux chansons à textes proposées sur
Amore E Non Amore, bien plus profondes et subtiles que celles produites par le passé. Plus compliquées également, comme en témoignent les titres de certains morceaux presque impossibles à comprendre ou à retenir par cœur - Davanti Ad Un Distributore Automatico Di Fiori Dell’Aereoporto Di Bruxelles Anch’io Chiuso In Una Bolla Di Vetro est en cela un cas d’école. Au point de faire peur à son label, Dischi Ricordi ? Pas qu’un peu, visiblement. Alors qu'il finit lui aussi en tête des ventes de l'autre côté des Alpes et devient, durant un temps, l'un des albums de musique transalpine les plus exportés en Europe, Amore E Non Amore est longtemps mis au marbre par la maison de disques, qui le juge trop expérimental et trop complexe pour le public italien (sympa pour eux).


Fort heureusement, Lucio Battisti a toujours été de ceux qui refusent de jouer le jeu, quitte à s’exiler à Londres à la fin des années 1970 pour donner une nouvelle orientation à sa carrière, désormais ouvertement tournée vers les sons monocordes et électroniques – écoutez
Il Veliero sur l’album La Batteria, Il Contrebasso, Eccetera, et vous comprendrez que DFA n’est pas aussi prescripteur que certains pourvoyeurs du bon goût tentent de le faire croire. Amore E Non Amore, en dépit des réticences de Dischi Ricordi, est donc un disque à l’image de son auteur, et renferme ainsi une collection de chansons profondément novatrices et harmoniques, comme seul Lucio Battisti savait en faire. Jusqu’à son décès en 1998, d’une tumeur.

++ Vous pouvez trouver Amore E Non Amore sur le site de Light in the Attic.