À 87 ans, Philippe Zoummeroff* remet donc sa bibliothèque de criminologie entre les mains d’autres hommes afin qu’ils continuent d'étudier les ténébreux recoins de notre âme. «En m’intéressant à la justice et aux criminels, explique-t-il, j’ai été appelé à croiser le destin de beaucoup de gens malfaisants. Mais je n’ai jamais été fasciné par leurs actes. Cette collection est plutôt l’occasion de souligner le travail de ceux qui ont œuvré à l’humanisation de la justice.» De fait, les délits qui l’agitent et les châtiments qu’elle y oppose en disent long sur une société. Les crimes politiques mettent souvent à nu les rouages d’une justice assujettie aux puissants tandis que les faits-divers nous entraînent dans le quotidien des hommes ordinaires qui s’aiment, se déchirent et se punissent éternellement. Le premier volet de cette vente, survenu en 2014, a déjà déclenché les passions par le biais de deux lots controversés : une édition originale de Mein Kampf d’Hitler, ainsi qu’un coffret renfermant les mémoires manuscrits de l’assassin Rambert, recouvert de la peau tatouée dudit Rambert, récupérée sur sa dépouille (on y voyait encore les poils). Ils furent tous deux retirés de la vente, preuve que les crimes d’hier continuent de nous hanter.
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Damiens et la colère de la Pompadour
La définition politique d’un criminel varie au gré des époques. Sous l’Ancien Régime, le pire des crimes consistait à s’attaquer à la sainte personne du Roi. Or, le 5 janvier 1757, Robert-François Damiens «porta un coup de canif dans le dos du Roi», précise le catalogue de la vente, rédigé par Mathilde Lalin-Leprevost, établi par les experts Benoît Forgeot et Thierry Bodin. Damiens, considéré comme un «déséquilibré», déclara «qu’il fallait que le Roi fût touché pour le rappeler à ses devoirs». Depuis quelque temps, la Pompadour, sa favorite, semblait le couper du peuple et le détourner de ses obligations. Même les ministres du Roi la critiquaient ouvertement. L’attentat fut l’occasion pour elle de réaffirmer sa toute-puissance. Le Roi, légèrement blessé, se crut «à l’article de la mort» et blâma le discours hostile des magistrats chez qui Damiens avait servi. Le 28 mars, l’implacable justice s’abattit sur le régicide. On lui arracha les «mamelles» à la tenaille, puis des parties des bras, des jambes et de sa main coupable, avant de verser du plomb en fusion sur les plaies. Puis l’on procéda à l’écartèlement... à sec, sans avoir « entamé » les jointures à la hache, comme suggéré par les bourreaux. Du coup, les chevaux peinèrent à arracher d’abord une jambe, puis une seconde ; vint ensuite un bras... Et Damiens mourut enfin. On empila alors ses morceaux sur un bûcher auquel on mit le feu. La bestialité du châtiment, plus coupable que le crime lui-même, visait en partie à exprimer la rage de la Pompadour. «Le 1er février, lit-on dans le catalogue, (elle) reparut à la Cour, plus puissante que jamais. Elle obtint même le renvoi des deux ministres, Machault et de d’Argenson, qui avaient conseillé son départ
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Babeuf et le «communisme primitif»
Les époques se suivent et les criminels ne se ressemblent plus. Après 1789, certains révolutionnaires que l’on aurait écartelés hier se virent récompensés par un «brevet de Vainqueur de la Bastille». Celui proposé lors de la vente Zoummeroff fut accordé à un certain Jean-Baptiste Soubrier : «L’Assemblée Nationale, frappée d’une juste admiration pour l’héroïque intrépidité des Vainqueurs de la Bastille, et voulant donner, au nom de la Nation, un témoignage public à ceux qui ont exposé et sacrifié leur vie pour secouer le joug de l’esclavage, etc.». Un cachet de cire tient encore fixé à la feuille un ruban tricolore ! En le contemplant aujourd’hui, on jurerait entendre résonner la Marseillaise.
Parmi les «héros du lundi» devenus «criminels du mardi» figure François Noël (dit Gracchus) Babeuf qui, en 1796, participa à la conjuration des Égaux. Exaspéré par le coût de la vie, il voulait renverser le Directoire et imposer le «babouvisme», une idéologie «souvent considéré(e) comme une sorte de communisme primitif», précise le catalogue. Elle fut définie par l’un des complices de Babeuf, Sylvain Maréchal, dans son Manifeste des Égaux, qui «exprime le sens profond de la conspiration (...) : surmonter la contradiction entre le droit à l’existence et le maintien de la propriété privée et de la liberté économique». De fait, «les conjurés érigeaient le communisme (...) en système idéologique». Vouloir tout partager à tout prix ? Une entreprise criminelle, messieurs. Et si Maréchal parvint à sauver sa tête, Babeuf fut guillotiné à Vendôme le 27 mai 1797.

C’est pas moi, je le jure !
«Vous autres les flics, quand on vient déposer plainte avec un couteau planté dans le dos, vous commencez par prendre nos empreintes», ironise Michel Serrault dans Garde-à-vue. «Et neuf fois sur dix, rétorque l’imperturbable Lino Ventura, on les retrouve sur le manche du couteau.» Cependant, différents lots de cette vente racontent aussi les destins brisés des «innocents criminels». Ainsi, au début du XIXème siècle, Émile de la Roncière passa huit années de sa vie en prison pour un viol qu’il n’avait pas commis. Il fut réhabilité en 1849. Mais pour Joseph Lesurques en revanche, la vérité éclata alors qu’il n’avait déjà plus la tête sur les épaules. Le 27 avril 1796, la malle postale reliant Paris à Lyon fut attaquée à Vert-Saint-Denis. Les assaillants tuèrent deux postillons avant de repartir avec une importante somme d’argent destinée aux armées d’Italie. Représenté sur une gravure en père de famille éploré faisant ses adieux à ses deux charmants bambins, Lesurques aurait donné envie de pleurer à n’importe quel procureur. Sauf le sien, qui l’envoya à la guillotine. Le véritable coupable fut «arrêté quelques années plus tard et exécuté, souligne le catalogue ; aveu total d’erreur judiciaire». On ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs, aurait dit Lino.
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Curiosités morbides
Le lot N°36, estimé entre 600 et 800 euros, est décrit comme un «intéressant ensemble (...) de photographies». De fait, il est illustré de morbides clichés pris entre 1883 et 1957 représentant des femmes maltraitées. La série principale semble constituée de mises en scène : un tortionnaire s’apprête à couper le sein d’une captive avec un sabre, là où un autre enserre la poitrine d’une malheureuse entre deux bouts de bois ; une autre femme, agenouillée devant son tortionnaire, sein nu, semble le supplier, ou sur le point de le caresser (ce qui, dans le cas présent, revient un peu au même). Les amateurs de morbide pourront aussi se pencher sur un recueil dit «factice» - à savoir composé par un amateur et non par un éditeur - de pièces relatives à celle qui fit de Mme Lesurques une veuve : la guillotine. Au dos de la reliure, on trouve des dorures en forme de têtes de mort. Elégance ou mauvais goût, la beauté se trouve souvent dans l’œil du spectateur. Joint à cet ouvrage de passionné, trois cartes postales représentent les étapes d’une décapitation réelle. Au pied de ce grand échalas de bois dégingandé, on aperçoit un panier en osier et l’on frissonne en imaginant la tête du condamné tomber et rebondir à l’intérieur. «Tu montreras ma tête au peuple, déclara Danton avant de se la faire trancher en 1794, elle en vaut bien la peine.» À contempler celle que l’on surnommait «la Veuve» (la guillotine, encore elle) ne serait-ce qu’en photo, on imagine le cran qu’il aura fallu pour prononcer ces quelques mots en pareil instant.

Tueurs-nés
Lorsqu’il devint clair que la classification des criminels par patronyme devenait inefficace (à cause de leurs nombreux alias), Jean Gaspard Lavater établit, au XVIIIème siècle, des critères plus fiables en se basant sur les caractéristiques physiques, comme la couleur des yeux. Tirant des généralités de ces particularités, il jeta finalement les bases d’une pseudo science : la physiognomonieque le catalogue décrit comme «l’étude du tempérament et du caractère d’un individu faite à partir de la forme, des traits et des expressions de son visage.» Adoptés par la police, ses travaux furent repris tout au long du XIXème siècle à des fins douteuses. Pourtant, Lavater présenta son Essai sur la physiognomonie comme un ouvrage «destiné à faire connaître l’homme & à le faire aimer» ; et emprisonner, c'est selon. On trouve aussi, sur la page de titre, la maxime chrétienne : Dieu créa l’homme à son image. Est-ce à dire criminel à ses heures ? Pour Cesare Lombroso, criminologue italien de la fin du XIXèmesiècle, la nature engendrait des «criminels-nés», descendance naturelle de la (sale) «race des criminels». Ses homologues français s’opposèrent à ses vues, considérant le crime comme un stigmate social. Ce qui n’empêcha pas quelques «savants» peu éclairés de lire plus tard toute la «fourberie» du Juif dans la forme de son nez. Pauvre Lavater... L’exemplaire de son Essai sur la physiognomonie... est estimé à 3 000 euros, car il comporte des annotations de la main même de l’auteur. Une analyse graphologique nous apprendrait peut-être s’il a jamais existé des «criminologues-nés».
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Tronches de tueurs
La photographie s’imposa comme l’ennemi naturel des criminels. Car si dès le XVIIème siècle, l’auteur François de Calvi dénonçait leurs tours de «filous» dans Histoire Générale des Larrons (Rouen, 1636), Thomas Byrnes, un temps responsable de la police de New-York, se montra bien plus efficace en publiant Professional Criminals in America (1886-95). Cette «première publication de photographies judiciaires aux États-Unis» regroupe la bouille de plus de 600 escrocs américains. Comme le constate le compilateur : «il n’est rien au monde qu’un criminel professionnel redoute autant que la publicité». On y fixe des faciès plus ou moins patibulaires, parfois féminins, tentant de faire parler ces traits désespérément muets. Si seulement, cher Lavater, la méchanceté des hommes se peignait sur leur visage !

L’analyse des 344 lots de cette vente provoque une certaine fatigue morale. On fixe le crime au fond des yeux, débordés par l’ampleur d’une tâche qui n’en finira jamais. Le «mal» se découvre ici dans ce qu’il a parfois de grand, mais souvent de désarmant. On croise notamment, lot 324, une galerie de tatouages de taulards. Parmi les phrases que ces méchants hommes se sont inscrits sur la couenne, on passe du terrible «Souffrir en silence» au plus prosaïque «Robinet d’amour» tatoué juste au-dessus du slip, avec une petite flèche, histoire d’aider les âmes égarées à retrouver la bonne voie. En amour comme en criminalité, il y en a pour tous les goûts.
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*Né en 1930, Philippe Zoummeroff est le directeur (aujourd’hui à la retraite) de la société d'outillage FACOM. Il a notamment coécrit l’ouvrage La Prison, ça n’arrive pas qu’aux autres (Albin Michel, 2006) et créé un fond d’aide à la réhabilitation des prisonniers. «Je me suis particulièrement penché sur les conséquences et les enjeux de l’incarcération des jeunes condamnés», précise-t-il. En 2008, il reçoit la Médaille d'or de l'Administration pénitentiaire.