En des temps pas si lointains, invoquer le nom de Donald Glover publiquement provoquait au sein de votre audience, au mieux des regards circonspects, au pire, une intervention pour vous reprendre : «tu veux dire Danny Glover  ? Le mec de l’Arme Fatale ?». Non Michel, Danny. Tu l’as probablement entendu rapper en tant que Childish Gambino, ça ne te dit rien ? C’est pas le rappeur du siècle mais il aborde des thèmes inhabituels pour le genre. Et accessoirement, chacun de ses titres engendre des millions de vues sur Youtube (80 millions pour 3005 ou 56 millions pour Sweatpants). Sans compter quelques punchlines amusantes. Il a fait du stand-up, d’ailleurs. Non, ne regarde pas, c’est absolument dispensable mais ça a eu le mérite de lui ouvrir les portes de 30 Rock, où il a été scénariste. Tu ne vois toujours pas Michel ? Oh attends une seconde… Tu aimes Community toi ? Il y jouait Troy. Tu vois que tu le connais : Donald Glover.
Cette petite scène de la vie ordinaire ne se produira plus. Ou rarement. Avec des personnes relativement âgées. Il y a peu encore, notre homme errait dans les zones grises de l’attention du public. Glover était le genre d’acteur que l’on «situe». Non pas qu’il se complaise dans l’anecdotique mais il lui manquait le fait d’arme pour alimenter les bonnes colonnes (des bons canards) et les mémoires. Coincée à la frontière très (trop ?) poreuse entre stand-up et hip-hop, la carrière musicale de Childish Gambino était jusqu’ici essentiellement connotée par l’inauthenticité. Et puis sans prévenir, Glover devient le showrunner le plus excitant du game, joue Lando Calrissian dans le prochain Star Wars et sort l’album que personne n’attendait, ivre de P-Funk et marbré d’afrofuturisme. 2016 n’aura pas été une année de merde pour tout le monde.


L’objet se nomme "Awaken, My Love !" et il s’avère si cohérent et si Funkadelic (littéralement : deux des membres, Hazel et Clinton, sont crédités sur un titre) que le monde se demande s’il s’agit d’une vraie tentative de sérieux pour Glover l’amuseur ou une parodie. Les deux. Et en fait, ni l’un ni l’autre. Glover a atteint un âge (33 ans) où l’on ambitionne naturellement une œuvre importante, pas nécessairement sérieuse mais réalisée sérieusement. Celle qui pousse à regarder son auteur sérieusement. Et comme l’Histoire aime l’ironie, en 2016, pour le mieux du monde, un Donald aura convoité un Clinton. Au moment où Hillary peinait à connecter ses discours électoraux avec la population noire américaine, c’est vers un autre Clinton que Glover a porté sa voie (voix). Héros de l’Amérique époque blaxploitation (où la population noire et ses problématiques sont représentées au premier plan), Glover a trouvé dans la folie de George Clinton - éminent et exubérant «architecte du P-Funk et maître à penser des groupes Parliament et Funkadelic» - un lien de parenté.

Cela dit, si la filiation avec le funk psyché de George Clinton et Bootsy Collins est criante sur "Awaken, My Love !" – il a composé cet album sur les genoux de Tonton George – ce n’est pas tant un artiste qu’une époque dont Glover souhaite s’habiller ici. Quiconque souffrant d’un astigmatisme prononcé le verra volontiers comme un artiste installé dans le sens du vent, auteur d’un album hyper-renoi pile au moment où la fragilité des vies noires américaines est un sujet de préoccupation quotidien. Pourtant non, pas question de girouette ici mais d’un artiste inquiet, que l’horreur de la période pousse à se questionner ; à chercher l’esthétique d’un temps et d’un lieu où les problématiques de la population noire étaient centrales. Dans ces conditions, quoi de plus logique que d’appeler Parliament Funkadelic, Earth, Wind & Fire, Stevie Wonder, The Ohio Players, Sly and the Family Stone (dernière période) ou même Prince (première période) à citer dans son album. Le syncrétisme est si riche et épais qu’on peut difficilement parler de pastiche. D’imitation, oui, à la limite. L’époque célébrait dans un même genre l’activisme, le sexe, l’humour et l’excentricité ainsi qu’une certaine inclinaison à l’utopie (en cette période, c’est homéopathique). C’était un rendez-vous, cette époque et Donald devaient se rencontrer. Et il l’a rencontrée. Et l’a découverte comme on rencontre et découvre sa famille biologique. Et il use de mimétique pour s’y intégrer.
Awaken,_My_Love!Il est remarquable comme tout le travail récent de Glover semble cimenté par la parenté. La paternité pour commencer. Glover devenait père lors du tournage d’Atlanta – show qu’il scénarise et joue - où son personnage se réinstalle en banlieue pour s’occuper de sa fille. Il est commun dans la psychanalyse de l’art d’opposer le géniteur et le créateur (être/devenir l’un tarirait l’autre) mais chez Glover, la mécanique est contraire : sa paternité l’a reconnecté avec sa carrière. Elle lui inspire un nouveau souffle, le pousse à réaliser des œuvres importantes, à chercher une filiation artistique. Une parenté, on en trouve aussi entre Atlanta et "Awaken, My Love!". Les deux objets sont faits du même bois, sont toutes deux des épreuves de dramédie avec chacune leurs formes et codes propres. Ce sont des œuvres dotées d’une vraie et même conscience (de soi dans le monde et du monde dans lequel il évolue). Ça n’est plus Glover qui s’introspecte dans son rap ou son stand-up, c’est Daniel qui partage son regard sur le monde. Comme il l’a répété inlassablement durant la promo qui a précédé la diffusion d’Atlanta, la question à la base même du show était «How do we make people feel black ?». Même élan, même question et réponse absolument différente avec "Awaken My Love!", une œuvre sœur dans la tragicomédie ordinaire, le romanesque séquencé et ses passages, ses moments qui habitent. Dans les deux, il scénarise et incarne. Il joue.

Embody est un joli mot anglais, griffé de nuances, qui signifie autant incarner que personnifier ou donner corps. Et il épouse merveilleusement l’ambition actuelle de Glover. Il embodies. Dans ses derniers projets, il cherche autant à incarner, personnifier qu’à donner corps. C’est ce qui peut donner l’aspect mimé d’Awaken, My Love !. Peu importe à quel point il épouse le(s) sujet(s) de l’album pour le(s) incarner au plus sincèrement, il a besoin de le(s) embrasser avec sa démarche de comédien. Cela dit, contrairement à ce que l’on pourrait penser, il ne joue pas un sosie revu au goût du jour de George Clinton (ni son fils fantasmé). C’est un rôle de composition où Glover joue un nouveau Gambino. Et il commence à peine à l’écrire. C’est cette approche de comédien (et non plus de comique) dans sa musique qui pousse toujours – certains – à le maintenir dans sa bulle d’inauthenticité (doublée cette fois-ci d’opportunisme). Pire, on l’accable désormais «d’acte de traîtrise». On lui reproche de se «travestir en Funkadelic», de piocher dans une époque extrêmement importante et engagée dans la culture noire américaine pour ne pas offrir «aux black folks, la guérison salutaire venant clôturer une année 2016 vraiment troublante». On confisquerait à Glover le droit de toucher à l’ère Sly-Funkadelic s’il ne fait pas preuve d’assez de pugnacité. Mieux, par son manque d’ambition et profondeur socio-politique, "Awaken, My Love!" n’a pas de raison d’être en ces tristes temps et maintient la perception du Noir américain confinée dans «l‘abus de drogue, la dépression et la confusion». C’est dur. Et froid. En plus d’être gratuit. De près comme de loin, ça pue l’argument de grincheux.


Aussi, pour diminuer la démarche de Glover et la maintenir au niveau de la pantalonnade, on aime régulièrement à comparer son travail avec To Pimp A Butterfly de Kendrick Lamar. C’est vrai, les deux œuvres chantent une fierté noire. Mais Lamar a produit un appel au combat (ou du moins à la résistance), Glover, lui, une invitation à comprendre. L’œuvre de Glover est le cheminement d’une série de questionnements, celle de Lamar est pétrie de réponses. Hormis quelques clins d’œil ici et là (le Stay Awake de Black Lives Matter), "Awaken..." n’a rien de l’album militant. Glover se fout d’offrir un nouvel hymne pour remplacer Alright dans les manifs de #BLM. Cet album est d’excellente fabrique en étant inoffensif. Il y a pourtant Riot, seule vraie connerie de cet objet, entre plagiat tellement gros de l’époque Maggot Brain qu’il a crédité Funkadelic par précaution (le procès est un sport quotidien chez Clinton) et appel à l’émeute aussi convaincant qu’un Bayrou déguisé en Che Guevara. Un petit nid de poule dans un album qui roule sans problème. À 33 ans, la vie peut commencer pour Glover. On croyait le connaître mais c’était sans compter son besoin de reconnaissance. Il est en pleine réinvention. Glover est un nouveau-né, on vient tout juste de le découvrir. Laissons-lui le temps de grandir, il sera grand.


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++ Son nouvel album, "Awaken My Love!", est disponible.