Au croisement des années 1960 et 1970, l'Allemagne devient un lieu de passage obligé pour ceux qui, comme l'a théorisé un jour le sociologue Stanley Aronowitz, cherchent à «transformer le présent en articulant un futur alternatif». Can et NEU! avaient allumé la mèche, Kraftwerk l’avait fait s’embraser et, derrière ces trois groupes, toute une tripotée d’entités, plus ou moins rock, plus ou moins jazz, s’apprêtaient à prendre le relais. Parmi toutes ces nouvelles têtes prêtes à s’écarter du modèle anglo-saxon, il y avait Ralf Nowy, un musicien qui n’a jamais eu peur du grandiose et qui, le temps d’un album (Lucifer’s Dream) a réussi à composer les morceaux que des tas de groupes, autrefois regroupés par Actuel sous le terme «culture baba» (autrement dit, les Tangerine Dream, les Gong et autres), ont toujours rêvé de pouvoir signer.


Comme une grande majorité des œuvres synthétiques des années 1970, l’album met pourtant un certain nombre d’années à prendre la forme souhaitée. Il faut dire que Ralf Nowy a eu une vie avant Lucifer’s Dream. Et quelle vie : né à Berlin en 1940, l’Allemand fonde son premier groupe de rock à 18 ans avant d’aller au Conservatoire Stern de la capitale allemande étudier la musique classique, le jazz, la composition, les arrangements et tout un tas de trucs théoriques. Histoire de ne pas faire les choses à moitié, Ralf Nowy se met en parallèle à composer ses propres mélodies tout en assurant les solos de sax et de flûte dans différents ensembles de free-jazz – en 1963, il remporte même le prix du meilleur soliste au Festival de Jazz de Berlin.
Dès lors, le mec est clairement dans les petits papiers des institutions : peu de temps après, il est nommé directeur musical du Forum Theater de Berlin et, en 1968, prend la tête d’un service public audiovisuel, ce qui lui permet de passer un temps considérable en studio, histoire de bosser sur ses projets personnels ou aux côtés de multiples artistes. Parmi eux, un certain Giorgio Moroder, avec lequel il bosse en tant qu’indépendant sur différentes productions au début des années 1970 – autrement dit, avant que le bonhomme ne connaisse le succès avec Diana Ross, Midnight Express ou La Féline. C’est aussi à cette époque qu’il collabore avec de nombreux artistes populaires en Allemagne, qu’il enregistre différents jingles publicitaires (Tic-Tac et Pepsi, par exemple), qu’il met la main à la pâte sur quelques bandes-originales et qu’il tourne avec des artistes comme Shirley Bassey, bref qu’il enquille les chèques, les contrats et l’expérience – de 1978 à 1985, il reprend le même procédé en produisant trois albums de Nina Hagen, grâce à qui il s’ouvre à de plus larges perspectives encore.


Contrairement à bon nombre de ses contemporains, Ralf Nowy n’est donc pas qu’un énième esthète qui passerait son temps à glander en fumant des pétards et en attendant que les portes de la perception s’ouvrent pour lui dire quoi composer. Non, lui, c’est un bosseur. Un pur et dur. Et ça s’entend facilement à l’écoute de Lucifer’s Dream, enregistré aux côtés de quelques pontes de la musique munichoise de l’époque (notamment Keith Forsey, que l'on retrouve sur les disques d'Amon Düül II) : ici, plutôt que de singer les genres musicaux à la mode, Ralf Nowy s’éloigne des grosses productions de Kraftwerk et s’engage dans la composition en mode gonzo. En gros, l’idée, c’est de tout mélanger : le krautrock, les musiques orientales, le psychédélisme, le jazz, la musique classique et même un peu de disco ci et là.
Bien sûr, de tels métissages peuvent accoucher du pire comme du meilleur. Mais, contrairement à Dilly Dally Dancing et Dilly Dancing 2, ses deux autres albums sortis en 1973 (sous le nom Orchester Ralf Nowy) et orientés pop, tout fonctionne sur Lucifer’s Dream. Tour à tour sublimée par des saxophones dissonants ou des sitars (forcément) planants, tantôt portée par une ligne mélodique efficace ou par des intentions plus expérimentales, systématiquement influencée par des orchestrations jazz ou des sonorités moyen-orientales, Lucifer’s Dream surprend à chaque nouvelle piste, souvent lancinante, parfois répétitive, mais toujours entièrement instrumentale. Mention spéciale à Shiwa’s Dance qui, sur fond de rock psychédélique et de mélodies indiennes, plonge l’auditeur dans un trip de huit minutes dont il ressort complétement déphasé, les oreilles électrisées.


Autant dire que Lucifer’s Dream n’a pas grand-chose en commun avec les autres disques de l’époque, ni avec la petite dizaine d’autres albums produits par Ralf Nowy jusqu’à sa mort en 2007. Après tout, qu’il s’agisse de Lucifer’s Dream, de l’album suivant Escalation, sorte de déclaration d’amour au jazz-rock, de la série Colours (Colours Of Crime, Colours Of Holiday, etc.) ou du dernier Early Encounters, tous ces disques ont pour unique point commun d’avoir été d’immenses fiascos, d’être sortis dans un relatif anonymat et de demeurer injustement méconnus encore aujourd’hui. Au sujet de Lucifer’s Dream, on ne parlera donc pas de chef-d’œuvre, ni de monument, mais plutôt d’un disque essentiel, à redécouvrir au plus vite.

++ La discographie intégrale de Ralf Nowy est sur Discogs.