*Films de série B. Les «pulp magazines» publiaient des récits populaires qui se vendaient à bon marché au début du XXème siècle.

Tarantino n’a jamais caché sa passion dévorante pour les films de série B, qui ont longtemps été au cinéma américain ce que la face B des 45-tours était à la musique pop : des bouche-trous de fin de soirée. Le public y satisfaisait à bon marché son appétit d’hémoglobine, de sexe et d’action : la sainte trinité pulp, qui faisait frémir l’Amérique puritaine. Ces «nanars» investissaient les bas-fonds de la société par le biais de héros plus méchants que les méchants d’Hollywood, décrivant au passage un monde où la raison du plus brutal est toujours la meilleure. Du «refoulé» de haut vol, la mise en scène de fantasmes adolescents pleins de gros seins et de sang rouge vif. Avec Django Unchainedthe D's silent, muthafucka !»), Tarantino se positionne au croisement de la blaxploitation (films de série B pour la communauté noire), du western spaghetti et du film d’auteur. Comme un gamin avec ses jouets, le réalisateur règle ses comptes avec l'Histoire, foulant au pied la mémoire d’un Sud ranci dont il fait table rase dans une explosion finale aux allures de gigantesque orgasme artistique. Enfin, quand TF1 ne joue pas les peine-à-jouir.

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Du sang qui gicle, les cris d’un nègre dévoré par les chiens... Voilà ce qu’on ne saurait diffuser en prime-time sur TF1. C’est aussi ce qui fait de Django Unchained un véritable pulp, de ceux dévoués aux secondes parties de soirée. Pourtant, la véritable violence ne se niche pas dans ces éjaculations burlesques de ketchup, mais dans la l’étalage de la saleté des âmes ; un combat de nègres à mort, sur le parquet ciré d’un cosy salon victorien ; un «four» où l’on enferme les esclaves en plein soleil, creusé au milieu d’impeccables parterres de gazon. Tarantino a un don : craqueler le vernis de la société américaine pour laisser percer l’ignominie sur laquelle elle repose. Il faut avoir contemplé les demeures somptueuses de ce «Sud galant» pour entendre la terreur muette qui hante ces terres et qui résonne tout au long de ce film. Aussi magnifique à l’extérieur que pourri à l’intérieur. L’allégorie d’une certaine Amérique. Télérama n’en revient pas que Tarantino ait accepté que l’on coupe quelques scènes : «Pour que ce film puisse vous être proposé en première partie de soirée, certaines scènes violentes ont été légèrement retravaillées par son réalisateur», prévenait un message avant le film. Mais que Télérama se rassure, les scènes les plus dérangeantes ont bien été diffusées.

Django Unchained reste un pulp, on aurait tort de l’intellectualiser. Il ne s’agit que d’une «installation» de gamin, un film de «cul-blanc» qui amadoue ses terreurs d’enfant en se faisant son cinéma. La «revanche nègre» qu’il met en scène n’a aucun sens—pas plus que lorsqu’il explose la cervelle d’Hitler dans Inglourious Basterds. Il renvoie juste ses démons à leurs propres terreurs : ici, un «nègre à cheval», tueur de «culs-blancs», qui rivalise —comble de l’effronterie— d’intelligence avec eux ! Pourquoi, s’interroge le planteur sudiste joué par DiCaprio en parlant des esclaves, ne nous tuent-ils pas ? Nous y voilà. La question qui a obsédé pendant des siècles. Pas les esclaves, non ; les négriers. Les premiers, tout occupés qu’ils étaient à survivre au milieu de la fournaise blanche, avaient d’autres priorités. Django Unchained n’est pas un brûlot noir. C’est un pulp, haut de gamme, bien joué, bien produit. Un excellent film de divertissement. Mais l’ultra-violence n’est qu’une blague, ici ; et l'on reste bien loin de la réalité des véritables «fours» que l’on peut toujours visiter sur ces anciennes plantations du Sud.

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Le Blanc moderne, urbain, sensible, assailli de remords historiques, dort mal la nuit. Alors il se raconte des histoires, au centre desquelles il se projette en héros noir et puissant pour calmer sa frustration ; il aurait tellement voulu que les choses ne se passent pas ainsi. Il règle ses comptes avec cette Histoire dégueulasse, en technicolor, faisant exploser la cervelle des enculés, détruisant leur maison, les annihilant dans une bourrasque de feu. Mais tout ceci n’est que du carton-pâte. L’ignoble demeure, Quentin, figé dans ton effroi blanc. Et tandis que tu te fais ton cinéma, que TF1 coupe des scènes insignifiantes de ton «chef-d’œuvre» et que s’offusque Télérama, Trump est élu président. Et le cauchemar américain se poursuit comme dans un mauvais film de série B.