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Le talent de businessman de McLaren et le buzz énorme généré par les Pistols attirent les producteurs. Les Yankees de la 20th Century Fox acceptent de financer le film et confient la lourde mission de la production exécutive au jeune Britannique Jeremy Thomas, le futur producteur du Dernier Empereur. Le scénario est écrit par le légendaire critique de cinéma Roger Ebert, qui propose de rebaptiser le film Who Killed Bambi?. McLaren accepte. Le manager et la Fox sélectionnent comme réalisateur Russ Meyer, un metteur en scène connu pour ses films peuplés d'héroïnes à très fortes poitrines (Faster Pussycat! Kill! Kill!, Beyond The Valley Of The Dolls ...). 

Mais la production se heurte à l'hostilité de Johnny Rotten qui trouve «sénile» le bientôt sexagénaire Russ Meyer. Le chanteur en colère estime que Meyer est là pour réaliser l'un des films de cul soft qui ont fait sa réputation. Hors de question qu'il se compromette là-dedans. Mais Meyer n'est pas le seul à avoir des problèmes avec Rotten. Jeremy Thomas, qui a pourtant l'habitude des fortes têtes du cinéma, n'arrive pas à communiquer avec le chanteur ni avec l'imprévisible Sid Vicious. L'ambiance devient plus que lourde, et le réalisateur et le producteur en arrivent à la conclusion que les deux Pistols sont «dangereux». Piètre consolation : le guitariste Steve Jones et le batteur Paul Cook, eux, ne posent pas de problème. Mais le pire est à venir... Après seulement quelques jours de tournage, mécontente du scénario dont elle trouve certains éléments choquants, la Fox retire ses billes du projet. Le tournage est arrêté et reporté sine die.

Le film est mis en stand-by pendant plusieurs mois à cause de la sortie de Never Mind The Bollocks..., le premier album du groupe, puis de la chaotique tournée américaine du groupe de janvier 1978 qui aboutit au départ de Johnny Rotten. Excédé par les manipulations de McLaren, Rotten part fonder Public Image Ltd. (PIL). Les Sex Pistols ne survivront pas à son départ. Pourtant, rien n'arrête Malcolm McLaren. Désireux de traire la vache à lait jusqu'au sang, le manager s'associe avec Jeremy Thomas et réussit à trouver les financements nécessaires pour reprendre la production du film.

Le dernier concert des Sex Pistols avant leur séparation
Le démiurge punk décide alors de se passer des services de Russ Meyer et Roger Ebert et confie la réalisation et le scénario à un fan hardcore des Pistols de 25 ans, Julian Temple. Le nouveau projet est baptisé La Grande Escroquerie du Rock'n'Roll (The Great Rock 'n' Roll Swindle). En pleine crise de mégalomanie, McLaren y explique comment il a créé le punk et les Sex Pistols dans le but de soutirer un million de livres aux maisons de disques (Cash From Chaos). Des «intrigues secondaires» (hem) racontent les exploits de Steve Jones en détective privé (Paul Cook est à ses basques) et le séjour parisien de Sid Vicious, que McLaren avait un moment envisagé comme remplaçant de Rotten. On ne le voit pas dans le film mais, affublé de son célèbre t-shirt à croix gammée, Vicious s'est retrouvé pendant le tournage rue des Rosiers à la grande horreur d'une pauvre vieille dame. On ne saura jamais comment le bassiste junkie a échappé au lynchage... Quant à Cook et Jones, ils partent au Brésil rencontrer le gangster anglais Ronnie Biggs, l'un des participants du célèbre casse du train postal Glasgow – Londres (1963), considéré comme le «casse du siècle» dans les sixties. Biggs, qui ne peut être extradé (pas d'accord entre la GB et le Brésil) y nargue Scotland Yard en chantant deux titres (celui-ci et celui-là) avec les deux ex-Pistols. 

Il va sans dire que Johnny Rotten ne participe pas à cette farce. Comme Glen Matlock, le premier bassiste du groupe, il n'apparaît que dans les scènes d'archives très spectaculaires qui dévoilent le groupe en pleine action. La production du film se poursuit cahin-caha pendant l'année 1978 et reprend en 1979, la bande-originale du film devant sortir à la fin du mois de février quand, dans une coïncidence diabolique, Sid Vicious est victime d'une OD fatale quelques jours avant la sortie de l'album. C'est finalement un an et demi plus tard, en septembre 1980, que The Great Rock'n'Roll Swindle sortira dans les salles britanniques, soit plus de deux ans après la séparation des Sex Pistols. Il sortira en France l'année suivante, après une avant-première homérique au Grand Rex au cours d'un éphémère Festival du Film Musical, une projection qui avait rassemblé plusieurs milliers de punks et skinheads parisiens dans une ambiance électrique (pugilats, dépouilles, etc.). 

Que retenir de ce film qui est avant tout un panégyrique de Malcolm McLaren ? L'intérêt de La Grande Escroquerie... réside avant tout dans ses séquences musicales, que ce soit les archives démentes des Sex Pistols ou les proto-clips tournés pour le film tels que les Lonely Boy et Silly Thing de Jones et Cook (voir les vidéos ci-haut), ou encore les deux reprises d'Eddie Cochran chantées par Vicious et son célèbre My Way parisien filmé à l'Olympia avec Eddie Barclay. 

Le reste du film oscille entre l'irritant (l'auto-complaisance de McLaren) et l'amusant (les quelques séquences en dessin animé). Pourtant, en dépit de ses défauts, la vision de La Grande Escroquerie... s'impose à toute personne intéressée par le punk et le rock’n’roll, voire par l'Angleterre en général. Ajoutons que le groupe a donné sa version des faits dans L'Obscénité et La Fureur, documentaire de 2000 réalisé une fois par encore par Julian Temple. Un film que Brain Magazine vous recommande chaudement, amis lecteurs.
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