On manque d’images sur le terrible régime des Khmers rouges, qui «rougit» le Cambodge entre 1975 et 1979. Les rares qui nous sont parvenues sont celles de la propagande d’époque ; et lorsqu’elles paraissaient suspectes au «Frère N°1», le triste Pol Pot, leur auteur avait du souci à se faire. L’un d’entre eux fut torturé puis exécuté dans un ancien haut lieu du despotisme capitaliste, une école. Pour incarner son propos, Rithy Panh a dû tirer les êtres du néant en les sculptant dans la terre. Comme un Prométhée redonnant la vie à son frère, disparu sans laisser de traces, à son père, qui se laissa mourir de faim sous les yeux de sa famille plutôt que continuer à «manger la nourriture pour bêtes» que lui donnait le régime ; à ses cousins, ses sœurs, et tous ces inconnus dont les gémissements hantent encore ses nuits. «Je ne veux plus voir cette image, alors je vous la donne», dit-il en projetant la photo de trois fillettes. L’une d’elles, affamée, avait volé des grains de maïs ; on lui avait fait la morale, à cette petite crapule corrompue par l’individualisme occidental. Elle est allée se coucher, mortifiée ; et cette nuit-là, elle est morte de faim à côté du réalisateur, après être restée prostrée pendant des heures. Ses deux sœurs n’ont guère tardé à la rejoindre. Il y a cette mère, aussi, dénoncée par son enfant de neuf ans après avoir volé des mangues. Agenouillée devant ses bourreaux, torturée par les accusations véhémentes d’un enfant auquel elle ne répond pas, le sien...  «Finalement, elle est partie vers la forêt avec des gardes, dit Rithy Panh, on ne l’a plus jamais revue.» Qu’a pu penser cet enfant, en ne voyant pas sa mère revenir ? Qu’a-t-il vécu par la suite, lorsqu’il a été en âge de comprendre qu’il avait fait tuer sa mère pour quelques fruits ? Ce documentaire, comme une plainte languissante, nous entraîne dans les rizières crasseuses où l’on forçait les enfants à travailler jusqu’à la mort, les pieds gonflés, le ventre vide, les yeux creux, les abrutissant de slogans politiques par le biais de haut-parleurs. Le grand Kolkhoz cambodgien ! Quelle folie ! 40 ans après, elle demeure incroyable, au sens littéral du terme. Des rizières de béton, des «bourgeois» humiliés dans la crasse d’une terre qui, jour après jour, avale un peuple décharné réduit à l’esclavage idéologique. «Tu es plus que libre, mon frère, assure le régime avec le ton ferme mais juste d’un père bienveillant. Mais pour l’instant, il faut travailler

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Travailler, oui. Mais à quoi ? La terre ne donne rien, la famine décime cette armée de damnés de la terre. Les plus faibles atterrissent à «l’hôpital», où le réalisateur passe lui-même plusieurs mois. Il croit devenir fou, alors, allongé sur de simples bouts de bois, à entendre les gémissements, à renifler la chair tiède en décomposition. Ce sont de grands mouroirs aux allures de bouffonnerie tragique ; comme tout ce système, qui se targue de pureté originelle et refuse tout confort, ou réconfort. Les médicaments occidentaux, venin impérialiste, ont été bannis ; le régime fabrique ses propres antidotes : des jus de végétaux, servis dans d’anciennes bouteilles de Coca-Cola à des mourants. «Même les objets sont reconditionnés.» On apprendra donc jusqu’aux bouteilles de Coca à penser droit ? Chaque jour, Rithy Panh mène à la fosse les crevés de la nuit, jette de la terre sur leurs visages cireux ; femmes, fillettes, hommes, vieux, il se souvient de la sensation lorsque sa pelle heurte une tête, un bras d’enfant. Pendant ce temps, en France, on traite «d’espions américains» ceux qui dénoncent les Khmers rouges.

Pol Pot, Frère N°1 du régime, élevé aux belles idées de Rousseau dans les couloirs de la Sorbonne, a fini, Dieu merci, par rendre l’âme. C’était en... 1998, à l’âge de 73 ans, probablement sans remords. «La Révolution, c’est du cinéma !» dénonce le réalisateur sur un ton nauséeux. Mais son documentaire n’est pas un manifeste politique - il n’a sans doute que trop vu ce qu’on pouvait faire aux hommes au nom des idées. Il ne fait guère de mise en perspective historique, à peine évoque-t-il la guerre du Viêtnam, les tonnes de bombes déversées sur la tête d’un peuple qui aurait voulu sa revanche ; mais où est le diable, dans cette affaire ? Répondre à cette question n’est pas le souci premier de ce document qui reste avant tout un témoignage : celui d’un adolescent qui a vu son monde basculer dans l’horreur du jour au lendemain, ses frères humains devenir des bêtes au fond de rizières boueuses, des enfants mourir sous le sourire caressant des cadres du régime. Ses petits personnages de terre nous toisent de leurs yeux fixes, comme à demi-morts, à demi-vivants ; à nous de choisir. Et renvoient nos mémoires à un cauchemar. À travers des souvenirs d’enfance, idéalisés sans doute, Rithy Panh nous rappelle aussi comme il est doux d’écouter de la musique pop, de marcher dans la rue en succombant à cette légèreté de l’être... Et qu’à l’heure où l’on crie un peu facilement au «fascisme» et où d’aucuns appellent furieusement à la mise à mort d’un système «corrompu» (plus très «pur»), cet «enfer» ferait le paradis de bien des gens sur terre.

++ Retrouvez un entretien ARTE avec le réalisateur de L'Image manquante, Rithy Panh.