Le quatrième de couverture nous prévient : “Les héros iconiques ont vieilli”. Mais dès la première page, McInerney met les choses au clair : ses héros n’ont fait que suivre la pente empruntée par leurs propres icônes. Et tout est dit sur l’Amérique du XXIème siècle. Ce pays construit sur un mythe, celui de l’american dream. Un rêve fondateur. Mais comment maintenir un rêve sans héros ? Comment rêver quand on vous oblige à ouvrir les yeux ? Les yeux des États-Unis se sont ouverts violemment un beau jour de 2001. Le 11 septembre pour être précis. Cette parenthèse, qui court jusqu'à la crise des subprimes, où le pays a tenté de relever ses idéologies. Où, malgré l’attentat le plus spectaculaire de l’histoire de l’Humanité, l’Amérique a tenté de continuer de croire à sa supériorité - morale surtout. Parce que les États-Unis avaient créé l’american way of life, comme si le pays en lui-même était une idéologie auquel le monde entier aspirait. Et puis, boum. Deux tours effondrées plus tard, on répète ses principes comme un mantra. Essayant de se convaincre qu’on est toujours ce pays aimé de tous. Pendant la première décennie du nouveau millénaire, les US sont en soins palliatifs. Rêvant encore à leur grandeur passée. Comme Russell et Corrine Calloway, qui vivent encore sur leurs rêves des 80’s et 90’s. Sur leur rêve d’un New-York bohême.
Couv-Les-jours-enfuisComme si Basquiat et Warhol avaient laissé un autre héritage que la gentrification. Il n’y a que dans la jeunesse qu’on croit que la décadence se trouve dans l’excès ; or la vraie décadence est une pente savonnée par la réalité qui glisse doucement vers l’atonie. C’est ce que découvrent les deux héros quinquagénaires des Jours enfuis
Russell et Corrine sont l’Amérique. Qui s’accrochent dans les dernières pages du livre à l’élection d’Obama, comme un dernier espoir, sans réaliser qu’il s’agit du chant du cygne d’une fin d’empire. Après une attaque extérieure (11 Septembre) et intérieure (crise économique), les États-Unis découvrent le cynisme, cette lucidité castratrice. Et que peut faire un mâle alpha quand il perd ses couilles ?  Eh bien, il élit un stéréotype de cow-boy à postiche. Un homme qui n’a qu’un programme : let’s make America great again. Plus qu’un slogan : un cri de désespoir. Avec Les jours enfuis, Jay McInerney livre la meilleure analyse de l’Amérique post-11 Septembre. Et surtout, la plus belle explication de l’élection de Trump.
Si McInerney était français on dirait qu’il est un intellectuel. Comme il est Américain, on dira juste que c’est un grand, un très grand romancier.

Ce que dit ce livre sur notre époque.
Tout. Il dit tout. Il dit surtout cette époque marqué par la fin des idéologies. Ces drôles de bêtes qui ont gouverné le XXème siècle, dans tous les pays, dans tous les esprits (même et surtout les plus marginaux) et qui ont fondé l’Amérique. Le nouveau millénaire doit apprendre à vivre sans idéologie. C’est le mal-être de la génération enfant des baby-boomers : élevée selon les principes de libération des sixties, mais vivant selon les diktats capitalistes. Génération schizophrène, qui se trouve en passe d’avoir enfin le pouvoir quand ses parents prennent leur retraite. Mais, pas de bol, les millenials débarquent. Eux qui savent vivre, sans idéologie mais avec espoir. Une sorte de soif de vie pragmatique. Cette génération sacrifiée, entre Trente Glorieuses et Révolution à venir, c’est celle des héros de McInerney. C’est certainement la vôtre aussi, qui lisez cette chronique. Désolé. Il ne nous reste qu’à jouir.

Incipit et explicit
Autrefois, il n’y a pas si longtemps, les jeunes gens rejoignaient la grande ville parce qu’ils aimaient les livres, qu’ils voulaient écrire des romans, des nouvelles ou mêmes des poèmes, ou parce qu’ils rêvaient de participer à leur fabrication et à leur diffusion, et de travailler avec ceux qui les avaient créés.

Excipit
Elle sait que plus tard, elle se souviendra moins de la réception que de ce moment : une promenade au bras de son mari dans l’air vif de l’automne, baignés par la lumière dorée de la métropole que déversent des milliers de fenêtres, cet instant en suspens laissé à l’imagination, avant d’atteindre le point d’arrivée.

Vous avez aimé, vous aimerez
La série American Gods, qu’on vous conseille fortement. Se distraire à en mourir, de Neil Postmann. Recompter les voix de Trump. Reporter vos vieux T-shirtS Metallica. Se dire que Dylan a bien mérité son Prix Nobel.

++ Les Jours Enfuis, Jay McInerney, éd. de l’Olivier, 491 p., 22,50 €