Lire la première partie sur la Novelty Music ici, et la deuxième partie sur l'Exotic Music .
 
Partie 4: La Funk Music

James Brown a d'abord apporté la Soul, puis il a popularisé la musique Funk. Personne n'a fait plus de hits que lui, sauf un : Elvis Presley.
Dans les années 1960, James Brown signe des chansons soul comme Papa's Got a Brand New Bag, I Got You, I Feel Good, It's a Man's World, Cold Sweat... Puis viennent Night Train et Prisoner of Love, des morceaux très soul mais qui contiennent déjà des éléments de Funk. La Soul peut être lente, mais la Funk jamais, il lui faut un beat soutenu.  
Quelque chose se passe en 1968. Et je reste persuadé que cela a quelque chose à voir avec la guerre du Vietnam, au moment où on a commencé à perdre cette guerre. Je m'en souviens comme si c'était hier. En 1968, James Brown sort I Got The Feeling, Give It Up or Turn It Loose et la même année Licking Stick : "Mama come here quick and bring me that licking stick". Ce morceau marque un tournant radical dans son style musical. Avec Licking Stick, James Brown passe de la Soul à un son nouveau: la Funk.
L'année suivante, il continue sur sa lancée funk avec I Don't Want Anybody To Get Me Nothing (Open Up The Door, I'll Get It Myself) et Pop Corn. En 1970, il sort Brother Rap, Sex Machine, Superbad, Get Up, Get Into It, Get Involved qui sont tous des morceaux de grosse Funk. L'année suivante, il sort Soul Power, Hot Pans, Make It Funky, I'm a Greedy Man, encore des morceaux funk. En 1972, il fait There It Is et Talking Loud and Sayin' Nothing et un classique, un de mes titres de Funk préférés: Get On the Good Foot. Puis il enchaine sur un duo avec Lyn Collins et en 1973, il sort Think!, un titre très funky et sexy. L'année suivante, il fait My Thang, qui est du pur génie. La chanson la plus funky jamais écrite. Le titre volontairement écrit en argot donne cette connotation plus "ghetto" a la musique. En 1975 James Brown est au top de sa suprématie, il est l'artiste le plus Soul et Funky de tous les temps.
Après 1975, la Disco devient la musique maître, et l'étoile de James Brown commence à pâlir. Il ne fait plus aucun morceau aussi important que ses morceaux à l'aube de la Soul ou de la Funk. Sa carrière en tant qu'explorateur de nouvelles musiques est terminée après 1975. James Brown ne pouvait ou ne voulait être impliqué dans le son disco. Ce son ne lui ressemblait pas, ou bien il n'avait pas les outils pour s'en servir, ou bien il ne voulait pas. La Disco règne pendant cinq bonnes années et durant ce temps James Brown est gardé vivant dans l'underground par des gens comme Bambaataa, Kool Herc et Grandmaster Flash, par les DJs Hip Hop. Et quand le Hip Hop commence à organiser des événements municipaux, puis nationaux, puis internationaux au début des années 1980, James Brown connaît une seconde naissance et devient à nouveau important, pour sa période funk bien plus que pour sa période soul.

Partie 5 : La Disco

Les gens ont une idée fausse de la disco, sans doute à cause du mouvement Disco Sucks et de Saturday Night Fever, qui ont contribué à lui donner une image un peu ringarde… Mais ce n'est pas ça la Disco ! Dans sa forme la plus pure, au début, c'était un courant afro-américain, latino aussi, mais surtout afro-américain. C'est une musique qui est née à Philadelphie grâce a Leon Huff et Kenneth Gamble, les producteurs du groupe MFSB, mais aussi The Trammps par exemple. Le disco était par ailleurs un courant musical énorme dans le monde gay, à l'époque où les gays commençaient à trouver leurs repères, leur force et leur identité.
Le Disco est donc une musique gay et urbaine, qui se développe, après Philadelphie, à New York, Chicago, L.A, San Francisco, et qui connaît véritablement son pic au milieu des années 1970. C'est une musique géniale, très dansante. La danse qui va avec la Disco est le Latin Hustle. Les jeunes porto-ricains de New York sont ainsi les vrais pionniers de la danse disco. Ce qu'on voit dans Saturday Night Fever et les vieux films sur le Studio 54, ce n'est pas la danse disco originelle. La danse disco, à la base, ça se danse avec un partenaire, ça ressemble davantage à du swing, plus contenu, et plus latin dans le style… Et c'est ce qu'on entendait partout a l'époque, c'était le truc hot ! Tout le monde a donc commencé à s'y mettre.

 

Parmi les premiers, il y a eu Dr. Buzzard's Original Savannah Band, groupe qui comptait parmi ses membres la chanteuse Cory Daye, Kid Creole, Stony Browder. C'était un groupe incroyable et la musique qu'ils jouaient était presque du swing des années 1930, mais avec un beat disco.
Le Dr. Buzzard's Original Savannah Band, et d'autres groupes, incarnent vraiment la genèse du Hip Hop. A cette époque, autour de l'année 1974, les mecs cool, les danseurs de la fontaine de Central Park dont je parlais précédemment, écoutaient MFSB and Dr. Buzzard's Original Savannah Band, et ils dansaient en formation le Bus Stop et le L.A. Hustle. Quatre rangées de cinq personnes, environ vingt personnes qui bougent a l'unisson, et s'arrêtent pour laisser place à quelques mouvements spéciaux. Les danseurs free-style utilisent alors le sol, tandis que le reste de la formation reste debout. C'est cette façon freestyle de danser qui a donné par la suite le b-boying.

La Disco a ajouté au R'n'B ce coup de batterie, le Hi Hat, et les gens ont ainsi commencé à créer de nouveaux mouvements de danse. Les jeunes du Bronx et de Harlem étaient trop jeunes pour entrer dans les clubs downtown. Comme ils rentraient chez eux frustrés, ils ont du coup créé leur propre scène, dans leur quartier, dans les parcs, où ils branchaient leurs platines et leurs enceintes dans les prises qui se trouvaient alors à la base des lampadaires… Mais comme ils n'étaient pas complètement immergés dans la Disco, ils ont pris la liberté de mixer à la Disco leurs morceaux favoris, les morceaux qu'écoutaient alors leurs parents, leurs frères et leurs soeurs ainés, comme James Brown et la Novelty Music que j'ai mentionnée dans la première partie.
Les kids des quartiers uptown n'avaient pas de chaussures à semelle noire - obligatoires à l'époque pour rentrer dans les clubs - ils avaient pour la plupart des sneakers, et ne pouvaient pas se payer une entrée dans les clubs disco downtown… Dans un sens, les premières fêtes Hip Hop sont donc une réponse à cette impossibilité de rentrer dans le monde du clubbing disco. En hiver, les fêtes se tenaient dans les recreation centers, et en été, elles avaient lieu dehors, là où Kool Herc et les autres passaient leurs disques.
 

 
Partie 6 : Les DJs Disco

Au moment de la vague Disco, quelques DJs radio se sont mis à faire des édits spéciaux de morceaux Disco, en utilisant du scotch et des lames de rasoir, et ils passaient ensuite ces edits dans leurs émissions radio. Les autres DJs qui écoutaient la radio s'imaginaient que les DJs dans le poste réalisaient ces édits live, mais ce n'était pas le cas ! Tous ces mixes étaient préparés avant de passer à l'antenne ! Préenregistrés ! Grace à du scotch et des lames de rasoir... Mais les DJs qui les entendaient ont commencé à se dire qu'il fallait qu'ils le fassent aussi et ont donc commencé à le faire en live ! En essayant d'imiter ce qui n'était qu'une illusion, ces DJs ont invente le scratch et le quick-mixing.
Mais ce n'est qu'une partie de la vérité. En parallèle, à New York downtown, dans des clubs comme le Loft de David Mancuso, il y avait beaucoup de DJs italo-américains qui utilisaient déjà le quick-cutting: isoler un morceau, un refrain ou un pont d'une chanson, pour le jouer et le rejouer à l'infini… Les DJs disco ont ainsi jeté les fondations de la technique du DJ Hip Hop, dans ces clubs downtown tels que le Loft ou le Infinity. Cette histoire est très bien racontée dans le livre Last Night A DJ Saved My Life de Bill Brewster et Frank Broughton.

Larry Levan & David Mancuso

 
Partie 7 : Le Look de l'Epoque

A partir du milieu des années 1970, Kool Herc, Bambaataa et Grandmaster Flash lancent des fêtes en extérieur, les ‘bloc parties”, ou ‘park parties' ou - comme ils les appelaient eux-mêmes - les “throwdowns”. Je vivais a Los Angeles mais je venais souvent a New York et j'allais a quelques unes de ces fêtes, notamment aux ‘Central Park' parties, où en 1974, de jeunes Noirs, Portoricains et Blancs se retrouvaient tous les dimanches à la fontaine de la 72ème rue pour écouter de la musique.  On pouvait entendre 30 ou 40 boomboxes (radios ndlr), toutes réglées sur la même fréquence WBLS avec Frankie Crocker qui passait de l'excellente musique disco. De jeunes adultes ou même des ados se retrouvaient là, dans le parc, habillés avec des sapes vintage des années 1930-1940. C'était vraiment la mode de ces années 1970, en tout cas aux États-Unis. En Angleterre c'était très différent, la mode était au glam rock, avec des gens comme David Bowie, T-Rex et toute cette scène. Aux US les ‘hip kids' s'habillaient comme on s'habillait 40 ans auparavant dans les swing clubs. Ils empruntaient le look de Cab Calloway des années 1930. Dans les années 1970, tu pouvais acheter des sapes des années 1930/40 d'une qualité fantastique, et pour trois fois rien ! On trouvait des pantalons super resserrés aux chevilles mais très large ailleurs, des vestes avec de larges épaulettes et un chapeau de gangster ou un applejack - le même genre que les chapeaux du petit vendeur de journaux au coin de la rue. Pour les femmes, c'était des robes des années 30/40, des robes d'été, des vestes avec de grandes épaulettes, et des chaussures plateforme, déjà à la mode en 1930. Toutes les filles s'épilaient les sourcils très fin et traçaient un coup de crayon, comme les les grandes actrices des années 30 : Jean Harlow, Greta Garbo, Marlene Dietrich… Et c'était comme ca que les jeunes de New York, San Francisco et L.A. s'habillaient. On retrouvait aussi un peu ce style à Boston et Chicago. Mais cette attraction pour les artistes des années 30 a vraiment commencé avec la scène gay new yorkaise. A l'époque, le groupe Dr Buzard Original Savannah Band a sorti ce morceau Cherchez la Femme. Sur la pochette du disque, le groupe affichait ce look Cab Calloway avec leurs Zootsuits, et la musique aussi avait ce style Cab Calloway, très swing. C'est ça qui a marqué le tournant. Un peu avant eux Bette Middler avait ce même son. Même si je n'aime pas trop Bette Midler - je la trouve un peu mièvre - je dois reconnaître que c'est elle qui a lancé ce look. Elle avait beaucoup de succès auprès de l'audience gay. Elle avait repris Boogie Woogie Bugle Boy des Andrew Sisters, un titre créé dans les années 1940 durant la seconde guerre mondiale, et joué par des swing band de Benny Goodman et Cab Calloway. Et puis il y avait aussi les Pointer Sisters qui avaient ce côté vintage 1930-1940.

Ces jeunes que je voyais au parc avaient ce look et portaient des plateformes ou alors ces chaussures qu'on appelait les marshmallows, en raison de l'épaisse semelle blanche. C'était des chaussures que les infirmières de l'époque portaient, qui ne faisaient pas de bruit. La société qui les fabriquait a pris conscience de leur succès et a commencé à les distribuer dans toutes les couleurs possibles et imaginables: vert crocodile, jaune, rouge, etc. Mais la semelle était toujours ce marshmallow blanc, avec une semelle compensée pour les filles. Don Campbell et ses Lockers de L.A. portaient ces chaussures. Ils avaient ce look de clown qui caricaturait le look de New York, et ont ont joué un rôle important dans le renouvellement du style de l'époque.
Voilà en quelques mots ce qu'était le style pré-Hip Hop.


Mercredi prochain sur Brain: suite de la genèse du Hip Hop avec Michael Holman.

 
Par Michael Holman & Alexandre Stipanovich // Photos: Arnie Swenson.