Lire la première partie sur la Novelty Music ici, la deuxième partie sur l'Exotic Music et la troisième partie sur la Funk, la Disco et le Look ici

Partie 8 et fin : La Rencontre

Un soir de juillet 1981, je suis à une fête chez mon ami Stan Peskett, un artiste anglais qui vit à New York. Voilà que débarque Malcolm McLaren, avec son groupe londonien Bow Wow Wow dont il fait alors la promotion à New York. Il est avec toute la clique des nouveaux romantiques londoniens avec leur style de pirates, notamment Adam and the Ants. Arrive le moment où Stan me présente à Malcolm: « Hey Malcolm, voici Michael, il s'intéresse à une scène totalement nouvelle (ce qui allait devenir le hip hop ndlr), tu devrais aller voir ça avec lui ! » Malcolm était un homme curieux de tout, insatiable, qui avait découvert le style punk à New York pour le populariser à Londres, alors rien de plus normal qu'il ait envie de voir ce qui se faisait de nouveau à New York huit ans plus tard. On convient donc que je l'emmène à la prochaine fête uptown organisée par Afrika Bambaataa. Coup de bol, Bambaataa en organisait une la semaine suivante, Malcolm allait donc pouvoir y assister avant son retour pour Londres.

Bow Wow Wow

La fête allait avoir lieu un vendredi soir. Quelques jours avant, j'appelle Malcolm à son hôtel, le Parker Méridien sur la 56ème rue, pour lui dire : « Hey, il y a une fête uptown vendredi, c'est dans quelques jours, ça t'amuserait de venir avec moi ? », ce à quoi il me répond : « Super, bien sûr ! ». Je rappelle aussitôt Bambaataa pour le prévenir que je vais emmener à sa fête le créateur du punk-rock anglais et lui présenter. Bambaataa est enthousiaste à cette idée.
Le vendredi soir en question, je passe chercher Malcolm à son hôtel. Il est avec Rory Johnston du label RCA. Je les vois descendre les marches et là je vis un grand moment de solitude perplexe : ils arborent ce fameux look de pirate romantique, très théâtral, explosif, baroque. Des costumes presque tout droit sortis d'une comédie musicale de Broadway… Pirates sous LSD… C'était vraiment fou… Les cheveux rouge vif, des pantalons bouffants, des chemises bariolées, colorées… Ce que je me dis en les voyant c'est : « Mon Dieu, on va se faire agresser. Les kids uptwown ne connaissent pas du tout ce look, ils n'ont jamais vu ca nulle part ! C'est pas du tout leur style, et ces deux gars sont blancs… on risque vraiment d'être pris pour cible et de se faire dégommer. » J'étais en plein dilemme. D'un côté, je me disais : « Michael, il faut que tu dises à Malcolm et Rory d'aller se changer pour mettre des sapes plus discrètes sinon on va se faire repérer et qui sait ce qui peut arriver... C'est trop dangereux. » Mais d'un autre côté je pensais : « Quoi que tu dises à Malcolm McLaren il va jamais te croire. Il ne va pas accepter de changer son look, c'est Malcom McLaren ! Il va me dire : « Hey mec, je suis allé au fin fond du Texas avec les Sex Pistols, au fin fond de l'Amérique profonde, on nous a jeté des bouteilles, les gens voulaient se battre avec nous, ils nous insultaient, mais on a survécu ! Et tu me dis qu'il y a un truc uptown qui devrait m'inquiéter ? Je suis Malcolm McLaren, je n'ai peur de rien, je suis un vrai Anglais » ». J'ai finalement décidé qu'il était mieux de ne rien dire et juste de prier que tout se passe bien.

Le Bronx River Community Center
 
On se retrouve dans la rue pour prendre un taxi, mais aucun taxi ne veut nous emmener dans le Bronx, c'est trop dangereux pour eux. Au bout d'une vingtaine de minutes, on finit par trouver un taxi conduit par une Portoricaine qui vit dans le quartier où se tient là fête. Un vrai coup de bol. On monte donc dans le taxi mais je ne suis toujours pas rassuré. Je pense : « Me voilà comme un clown avec deux gars tout droit sortis des Pirates de Penzance, fraichement descendus de scène. » La chauffeur de taxi qui connaît le Bronx comme sa poche nous emmène à destination. On descend du taxi et j'ai l'impression de revivre Au Coeur des Ténèbres de Joseph Conrad. Tous les lampadaires dans la rue sont éteints, cassés, détruits. Il n'y a aucune lumière. On est au beau milieu des projects, ces énormes barres d'habitation du Bronx. C'est ici que Bambaataa habite. C'est son territoire. Il contrôle cette partie du Bronx. Dans l'obscurité, j'arrive à distinguer des bâtiments qui forment un cercle au loin. On entend aussi le rythme qui s'échappe des platines de Bambaataa et qui se répercute sur les murs d'immeubles en un écho puissant dans l'air. Cet écho est très mystérieux et étrange. J'ai l'impression que nous sommes des explorateurs anglais du XVIIIe siècle qui remontent le cours d'une rivière en Afrique et que nous commençons à entendre les tambours nocturnes battant à plein.
Coup de bol, dehors, il n'y a absolument personne. En continuant à marcher vers les immeubles qui abritent la fête, on commence à distinguer ce qui s'y passe. Il y a environ cinq immeubles formant un cercle, avec au milieu le Bronx River Community Center avec des terrains de basket et une grande cour où se tient la fête.

Jeune Afrika Bambaataa au 2ème plan

Bambaataa est sur un côté, entouré de ses turntables. Il est en train de mixer. On traverse la foule pour s'approcher de Bambaataa et j'ai le sentiment de traverser l'Enfer de Dante, parce qu'il y a environ un millier de gamins, entre 13 et 15 ans, tous du coin, afro-américains, portoricains et blancs - je dirais 60% Noirs, 30% Portoricains et 10% Blancs - tous des street kids portant le look du début des années 1980 : jeans serrés et baskets, pas le look disco vintage des 70's que j'ai décrit précédemment. La plupart sont des garçons, mais il y a aussi quelques filles. Et on est tous les trois au milieu de tout ça, comme descendus de notre vaisseau spatial pour assister à une fête extra-terrestre. Ou alors peut-être que c'est nous les extra-terrestres.
Les kids dansent comme des allumés et puis une bagarre explose et tout le monde se précipite pour la voir. Puis une autre bagarre advient et à nouveau la foule s'agrège autour d'elle. C'est incroyable à voir ces mouvements de foule incessants… Il n'y en a que pour la danse et la bagarre. Et au-dessus de tout ça, les gens qui habitent à l'intérieur de ces immeubles crient par la fenêtre pour demander aux DJs de baisser le son, certains jettent des bouteilles. L'Enfer de Dante, je te promets. Une scène de chaos complet. Un paysage de violence et de danse. Je n'avais jamais vu un truc pareil moi-même !

Du coin de l'oeil je regarde mes invités : ils tremblent. Malcolm me glisse à l'oreille : « Michael on peut pas rester ici, cassons-nous ! ». Je lui réponds : « Non Malcolm, on ne peut pas partir ! Si on part maintenant, on va se faire insulter. » Je l'emmène alors rencontrer Bambaataa qui nous fait passer de l'autre côté de la corde. Donc on se retrouve Malcolm, Rory et moi sur le côté à regarder Bam passer ses disques face à une foule électrique. On commence à se sentir un peu soulagés. Et à y regarder à deux fois, tout le monde semble s'amuser, mais la première impression est si forte que j'ai mis un certain temps à m'habituer. Mais Rory et Malcolm n'arrivent pas à se détendre vraiment, ils ne parviennent pas à écouter la musique tellement ils tremblent. Pourtant, hors de question de partir sans que Malcolm et Bambaataa se rencontrent, ces deux géants !  Donc je dis à Bambaataa : « Bam, fais jouer Jazzy Jay, comme ça il montrera à Malcolm en quoi consiste le turntablism, et le quick cut ». Bambaataa passe ses disques sans prouesse technique particulière, c'est plutôt la sélection des morceaux qui est folle et qui électrise toute cette foule de gosses.
Ces gosses n'ont jamais voyagé, ni vraiment quitté leur quartier… En entendant les titres que passe Bambaataa, ils pensent : «C'est ça ce qu'ils écoutent downtown ! » alors que ce n'était pas le cas. Bambaataa est sur un autre niveau, indépendamment de ce qui se joue downtown. Les kids ont vu des danseurs blancs à la télévision, notamment des gogos danseurs et ils essaient de les imiter au son des morceaux de Bambaataa, pensant que ce sont les mouvements appropriées… Mais ils prennent exemple sur le gogo dancing des années 60-70 ! Ces gosses pensent qu'ils dansent comme dansent les gosses blancs, mais en réalité ils dansent comme des gogos danseurs sur une musique jamais dansée par les gosses blancs. Quel mélange culturel bizarre! Tout ca, Malcolm ne peut pas le comprendre à ce moment-là, parce que c'est un truc vraiment américain, et puis il n'est pas rassuré…


 
Finalement Bambaataa laisse Jazzy Jay prendre sa place et Jazzy commence à mixer les disques et scratche. A ce moment, j'attrape Malcolm et je lui dis : « Malcolm ! Malcolm ! tu vois ce qu'il fait là ? Ça s'appelle le special mix DJing - ça ne s'appelait pas encore turntablism à l'époque - il fait un nouveau son ! Et tu vois le gamin juste là ? Il fait du breakdancing. Et ça là-bas ? C'est du graffiti ! Et tu vois ce qu'il porte lui ? Ils portent tous ça maintenant ! ». Et à ce moment Malcolm réalise qu'il est en face d'une culture entière, toute contenue dans cet espace. Il comprend ce que j'essaie de lui montrer. Et il me répond : « OK, OK, J'ai pigé. J'ai vraiment besoin de partir à présent, mais je comprends. » Ça fait seulement environ trente minutes qu'on est là. Je dis à Bambaataa qu'on s'en va, que Malcolm doit partir. Bam me dit : « Bien sûr, pas de problème » et fait en sorte qu'on soit escortés jusqu'à un taxi par trois agents de sécurité gigantesques de la Zulu Nation. Il sait bien qu'on risque de se faire agresser en sortant, comme je l'avais imaginé. On trouve finalement un taxi, direction downtown. A ce moment-la, Malcolm me dit : « Michael, j'ai une idée. Voici ce que j'aimerais que tu fasses. J'aimerais que tu organises un show qui regroupe tous ces éléments que nous venons juste de voir : avec des DJs, des danseurs qui tournent, avec Jazzy Jay qui fait son special mixing, les breakdancers… enfin tout ce que tu penses qui pourrait être génial pour ouvrir pour Bow Wow Wow ».

Par la suite il m'a donné 3000 dollars - ce qui était beaucoup d'argent pour l'époque - pour organiser tout ça. J'avais un peu plus d'un mois pour organiser la chose, c'était prévu pour la mi-septembre 1981.  J'avais tout mon temps. Il me suffisait d'une journée pour l'organiser. Le premier à qui j'ai parlé c'était Bambaataa : « Bam, on va aller sur scène, ouvrir pour Bow Wow Wow. C'est mon gig. Il va y avoir : toi, Jazzy Jay, un rappeur (Ikey C qui rappait cette nuit où Malcolm est venu) et le Rocksteady crew dansera, mon film sera projeté - le premier film Hip Hop - et une bande de graffeurs sera sur place et peindra live." Juste une précision: le rappeur était très au second plan à l'époque, ils n'étaient pas importants, c'étaient les DJ qui étaient les stars, les rois à l'époque. Les rappeurs étaient plus du genre : « OK, on peut rapper rapide là-dessus ». Aujourd'hui c'est l'inverse. Mais c'est comme ça que ça a commencé…



Au final, mon show Hip Hop s'est bien passé… Et honnêtement c'était la première fois que tous les éléments du Hip Hop étaient réunis sur scène autant que je sache, et j'ai dit ça dans beaucoup d'interviews déjà et personne ne m'a contredit jusqu'à présent. Dans la salle il y avait Ruza Blue, une Anglaise et amie du manager des Clash. Le manager des Clash était alors programmateur du Negril, un club jamaïcain. Tous les soirs étaient dédiés au reggae, ce qui était logique puisque les Clash adoraient le reggae, mais le jeudi soir ils avaient laissé Blue faire la programmation. Et comme elle avait adoré mon show, elle est venue me voir pour me demander de venir avec toute l'équipe un jeudi soir. C'est comme ça que le Negril est devenu un club Hip Hop, le premier à downtown New York. Rammelzee est venu y poser ses fresques, Face 2 faisait les flyers… Nick Taylor, le premier DJ Hip Hop blanc, faisait aussi des tape loops. Bambaataa est venu jouer, Jazzy Jay, Ikey C au micro, Fab 5 Freddy, Future 2000… et puis ça a grossi !
Par la suite Ruza a voulu emmener toute la bande dans un club plus gros, le Roxy, ce qui était vraiment malin, mais moi je voulais emmener la bande à la télévision. On s'est un peu disputés, je dois dire. Finalement, j'ai trouvé des investisseurs pour mon émission Graffiti Rock, et deux ans plus tard, l'émission est passée à l'antenne. En 1984. Le Hip Hop était devenu accessible à tout le monde.
 
Malcolm Mc Laren & World's Famous Supreme Team - Hey DJ, 1984


Dans quelques semaines sur Brain, un épilogue bonus à cette série sur la Genèse du Hip Hop.
 
 
Par Michael Holman & Alexandre Stipanovich.