Amant yankee de Beauvoir, juif et communiste, Algren aurait eu le privilège d'occuper 500 pages de dossier au FBI. On se demande comment un gars arpentant les rues de Chicago, porte-plume des laissés pour compte et mort dans la misère pouvait représenter un tel danger de subversion aux yeux des services secrets, qui en fait n'ont rien trouvé de si préjudiciable mais l'auraient quand même surveillé de près. Quant à son intérêt pour les marginaux, peut-être le puise-t-il dans ses origines prolétaires et ses galères, ou dans ses 5 mois de taule, à 24 ans, pour le vol d'une machine à écrire. Peut-être pas. Et peu importe, au final. Chez un écrivain de talent, ce n'est pas tant pourquoi il raconte que comment il raconte qui compte.

Quant au contenu des écrits d'Algren, justement, on l'a évoqué rapidement : des histoires de gens pas très bien partis dans la vie, et qui s'en mangent à longueur de journée. Naturaliste alors ? Pas plus que la rédac chef de Brain... Une des spécificités du roman naturaliste, voir son principe de base, c'est l'observation minutieuse d'un groupe social donné à travers une approche presque scientifique. Dans sciences humaines, il y a " science ". Principe qu'Algren n'applique pas du tout : il n'observe pas un groupe de gens et leur mode de vie, comme le ferait Safranko, par exemple, dans Dieu bénisse l'Amérique, il observe les individus qui composeraient la masse des anti-héros de naissance, les décrit plutôt.

Si on devait le rapprocher de quelqu'un, ça serait... de personne. Oui c'est facile comme tournure de style, et alors ? C'est la vérité. Allez, de Bukowski, peut-être. Pour la proximité avec la rue, et la familiarité de l'auteur avec les difficultés de l'existence. Et c'est tout. Pas de putes, de caca, ni de délires éthyliques et caractériels. Même si le vieux Buk dénonce, à sa manière, le revers du rêve américain, on ne peut pas les rapprocher.

Dans cet espèce de rétrospective chronologique qui donne plus qu'un aperçu de son écriture, on trouve poèmes, interviews, extraits de romans, inédits et surtout, selon moi, nouvelles. Magnifiques nouvelles au style fluide et percutant, poétique et émouvant. L'Homme au Bras d'Or, son grand chef d'oeuvre, a remporté le National Book Award. Enorme et à la fois bien peu pour une telle oeuvre qui porte déjà, dans les années 50, les graines de la Beat Generation.

 

Un Meublé dans la Pénombre de Nelson Algren. 2011. 13e Note Edition.

Syd T. Gray