Interrogée sur un rapport accablant pour la CIA sur la torture, Marine Le Pen a déclaré mercredi 10 décembre :

"Il peut y avoir des cas où TIK TAK TIK TAK quand une bombe doit exploser dans une heure ou dans deux heures et peut faire 200 ou 300 victimes civiles, il est utile de faire parler la personne pour savoir où est la bombe.
- Même sous la torture ?
Avec les moyens qu’on peut."


Il s'agit d'un sophisme classique, nommé argumentum in terrorem ("appel à la terreur") :

C'est soit A, soit B
B est effrayant
Donc A est vrai
ou bon

Ce qui donne :

Soit on torture, soit une bombe va exploser
Une bombe s'apprête exploser
Donc la torture est justifiée


Déclinaison de la maxime "la fin justifie les moyens", ce raisonnement erroné repose uniquement sur la peur, renforcée ici par le "tik tak" utilisé pour dramatiser par Marine Le Pen. Il s'agit de créer dans l'esprit de l'interlocuteur un sentiment d'urgence qui sert à le pousser à accepter la propostion en neutralisant son examen critique des liens de cause à effet qui ont amené à la conclusion.

Consciente que la sortie tombe mal dans l'ambiance actuelle de dédiabolisation médiatique de son parti, Marine Le Pen a rapidement essayé de dénoncer une interprétation malveillante de ses propos. Peine perdue : il s'agit d'un sophisme familial traditionnel, le même que Jean Marie Le Pen a toujours utilisé pour se défendre des accusations de torture pendant la guerre d'Algérie. D'abord en 1957 :

"Nous avons fait ce que vous nous avez demandé de faire : une guerre dure avec des moyens durs. Nous avons accompli notre mission de police selon un impératif d'efficacité qui exige des moyens illégaux. S'il faut torturer un homme pour en sauver cent, la torture est inévitable"

Puis à nouveau en 2002 :

"L'électricité, ça laisse quelles traces, par rapport à un éclat d'obus? S'il faut torturer un homme pour en sauver cent, user de violences pour découvrir un nid de bombes, la torture est inévitable"

On retrouve ce même raisonnement chez les Républicains au moment de l'adoption du Patriot Act après le 11 septembre. Dans les jours qui suivirent les attentats, l'administration américaine évoquait explicitement de nouvelles attaques "imminentes". Sous la pression de cet appel à la peur, le Patriot Act fut adopté à la quasi-unanimité. Plus généralement on désigne sous le nom de "politique de la peur" cette façon d'invoquer l'imminence d'un danger pour justifier une restriction des libertés individuelles.

Le même argument est bien sûr utilisé en ce moment aux Etats-Unis par ceux qui défendent l'usage de la torture révélé par le rapport du Sénat. L'un des points cruciaux de ce rapport démontre notamment que l'utilisation de la torture n'a pas permis l'obtention d'informations utiles ni d'arrêter des terroristes. Et ce contrairement à l'idée véhiculée dans l'imagerie hollywoodienne par des séries comme 24 Heures ou le film Zero Dark Thirty, dans lequel une information capitale est obtenue suite à des séances de torture. Mais contrairement à ces idées reçues sur la torture, certes télégéniques et satisfaisantes pour des esprits autoritaires tel celui de Marine Le Pen, il est n'est pas possible de poser comme prémice que la torture produit des informations utiles, et elle ne saurait en aucun cas être justifiée par l'affirmation de l'imminence d'un danger.


J. Bordat