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Voulant ringardiser une bonne fois pour toutes l’Ancien Monde, Emmanuel Macron s'était lancé dans une audacieuse démarche participative, qui rappelle par certains aspects le Grand débat national. Avant d’hurler son projeeeeet à la face à du monde, il avait initié une «Grande Marche» destinée à prendre le pouls du pays. Les citoyens allaient enfin être entendus, loin des pratiques verticales des vieux partis à l’agonie, promettait-il.

Héros de l'anti-système, Macron pouvait déclamer devant une salle comble à Strasbourg en octobre 2016 : «Vous avez aujourd’hui une démocratie d’irresponsabilité qui s’est installée dans le pays [...] ce sentiment chevillé chez nos concitoyens, qu’on pourrait tout dire, s’engager [et que] ça n’a de toute façon aucune conséquence». En ce temps-là, les gilets jaunes portaient des chemises blanches. 

Afin de renouer le lien entre le politique et le citoyen dans cette démocratie défaillante, le pré-candidat Macron avait monté une opération de porte-à-porte de grande envergure. Son équipe de marcheurs a toqué à 300 000 portes ; ils en ont recueilli 25 000 questionnaires dûment remplis. Même objectif que pour le Grand débat national : écouter les Français pour décider ensuite.

Les questions étaient volontairement très ouvertes pour laisser au maximum les citoyens s’exprimer : «Si vous aviez une chose à demander à la politique, qu’est-ce que ce serait ?», «Selon vous, qu’est-ce qui marche, en France ?», «Et qu’est-ce qui ne marche pas ?», «En ce qui concerne votre avenir personnel, qu’est-ce qui vous inquiète le plus ?», «Toujours en ce qui concerne votre avenir personnel, quelle est votre plus grande source d’espoir ?»...  

Déjà en pointe dans la start-up nation, Macron avait demandé à Proxem, une boîte d’analyse sémantique, de dégager des grandes tendances dans cette masse touffue de questionnaires. Le résultat est déroutant (disponible en PDF ici) et préfigure sans doute les analyses quantitatives du Grand débat national.

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Comment écrire un programme présidentiel à partir de considérations si vagues ? Peut-on gouverner avec un nuage de tags ? Conscient des limites de ce médiocre Powerpoint, En Marche ! avait également publié un document bien plus intéressant, un compte-rendu qualitatif de 176 pages baptisé «La France qui subit, restitution du diagnostic de la France» (téléchargeable ici).

Cette étude fait montre d'une empathie que l'on connaît peu chez Emmanuel Macron, lui le pourfendeur des fainéants, déconneurs et autres Gaulois réfractaires. Fort de sa démarche participative, le document s'autorise à dire «nous» au nom de tous les Français. Le diagnostic de «la France qui subit» détaille précisément les causes de la crise des gilets jaunes : coût du carburant, fin de mois difficiles, sentiment d'inégalité, crise de la démocratie représentative.

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On y découvre quelques moments troublants, comme cette slide qu'Emmanuel Macron aurait aujourd'hui bien du mal à assumer alors qu'il s'est lancé dans la chasse aux chômeurs fraudeurs.

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Le document est en fait très ambigu. À la fois restitution de la parole des Français et préfiguration en creux du programme présidentiel de Macron. Ce «diagnostic» prépare les esprits à quelques unes des mesures difficiles du programme du candidat d'En Marche. On ne parle pas encore de «pognon de dingue», c'est exprimé avec beaucoup plus de diplomatie. Et des jolis dessins.

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Le document prépare également le terrain pour la réforme des retraites à venir, dans une slide où les citations sont soigneusement choisies. «Nous avons beaucoup entendu parler des retraites», fait-on dire aux Français. Manière de dire que la réforme est inéluctable.

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Les syndicats sont aussi poliment balayés dans cette slide qui pourfend les «corporatismes». «Il faut braver les intérêts particuliers», nous dit cette petite voix lancinante qui prétend parler à notre place.

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En replongeant dans ce document oublié de 2016 qui paraît si loin de sa pratique du pouvoir, on devine les limites du Grand débat national. Macron entendra les remarques des Français, il en fera même sans doute une restitution honnête. Mais il a déjà prévenu : il n'en tiendra compte que dans la limite de son fameux projeeeeet : «Je n’ai pas oublié que j’ai été élu sur un projet, sur de grandes orientations auxquelles je demeure fidèle», prend-il soin de préciser dans sa lettre aux Français. Chez Macron, le diagnostic est participatif mais la décision verticale. 

Les haters hateront, mais il faut quand même reconnaître que les polices de caractères sont foutrement bien choisies.

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