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En matière d'égalité hommes-femmes, le tennis est sans doute l'un des sports les plus paradoxaux. Les dotations des grands tournois tendent à s'aligner entre les hommes et les femmes depuis plusieurs années ; le temps d'exposition médiatique du tennis féminin est peu ou prou équivalent à celui de son homologue masculin. Serena Williams est une star, la plus grande joueuse de tous les temps et elle déchaîne autant de passions (parfois haineuses) que peuvent le faire Federer, Nadal ou Djokovic. D'où vient le malaise, alors ?

En 1999, la finale de Roland Garros opposait Martina Hingis à Steffi Graf. Un des matchs les plus mémorables de l'histoire : retournements de situations, larmes, irrationnalité propre à ce sport. Et surtout deux stars opposées l'une à l'autre, deux athlètes qui étaient connues des spectateurs et pas seulement de ceux qui suivent le tennis toute l'année. En 1999, j'avais 11 ans et je me souviens de cette finale. Je m'en souviens d'autant mieux que j'avais fait le choix d'y aller au détriment de la finale masculine. Je pouvais avoir des places, on m'avait donné le choix entre le samedi et le dimanche et, dans mon esprit d'enfant fan de tennis, voir s'affronter Hingis et Graf, cela avait une valeur bien plus grande que de regarder l'empognade entre Agassi et Medvedev. Aujourd'hui encore, sans doute ferais-je le même choix.

A l'époque, pourtant, Steffi Graf, gagnante du psychodrame, avait remporté une somme bien moindre qu'Agassi, sorti lui aussi vainqueur d'un psychodrame comparable. Moins estimée professionnellement puisque moins bien payée, Steffi Graf n'en demeurait pas moins une sportive tout aussi estimée que son futur mari, au même titre que les Graf, Seles, Sabatini, Sanchez, Davenport, Capriati, Hingis ou Pierce qui trustaient, comme elle, les premières places et les médias. Aujourd'hui, à part Serena Williams et peut-être Sharapova, personne n'est capable de citer une seule championne de tennis. Que s'est-il passé pour que le tennis féminin sombre ainsi dans l'indifférence ? 

Le volontarisme y est peut-être pour quelque chose. Par un effet pervers, les efforts intentés par les instances dirigeantes du tennis pour améliorer l'équité ont entraîné l'émergence de critiques à fondement purement mysogine. Pourquoi payer autant des athlètes qui rapportent moins ? Pourquoi mettre en avant des sportives supposément moins fortes, moins charismatiques que leurs collègues masculins ? Enfin et surtout, le tennis féminin souffre désormais d'un procès en leadership qu'il ne subissait pas avant : supposément plus volatile (break sur break), moins organisé, moins spectaculaire, plus ennuyeux, il n'attirerait pas les spectateurs et ne serait qu'un ersatz de tennis, une sorte de concession accordée du bout des lèvres à des presqu'homonymees slaves qui feraient mumuse sur le court pour toute forme de compétition. 

Seule représentante à échapper à cela, Serena Williams attire des critiques d'un autre genre. Trop musclée, trop noire sans doute aussi, trop arrogante, elle ne jouerait pas dans la même cour que les autres. "Sereno" peut-on lire en commentaire des articles qui lui sont concernés sur L'Equipe. Il faudrait savoir ce qu'on veut. 

Cette désaffection pour le tennis féminin est un exemple typique de machisme ordinaire : les femmes ne font jamais ce qu'il faut. Correspondent-elles aux stéréotypes féminins qu'on ne les considère pas comme des athlètes valables ; sont-elles plus musclées que la moyenne et on les moque pour leur physique. 

Je regarderai Federer-Nadal et la finale (j'espère) entre Anisimova et Konta. Si vous ne savez pas qui c'est, cela ne fait pas de vous quelqu'un de cool.