Mediapart publie une enquête de fond remarquable sur les abus sexuels dans le milieu du cinéma. La journaliste Marine Turchi a reçu le témoignage de l'actrice Adèle Haenel qui raconte comment de 12 ans à 15 ans, elle a subi des attouchements et un harcèlement sexuel de la part du réalisateur Christophe Ruggia alors âgé de près de 40 ans.

Ce récit glaçant est corroboré par plusieurs témoins contactés par Mediapart, le réalisateur a fait savoir via ses avocats qu'il niait cette accusation. Ce qui marque profondément dans le témoignage d'Adèle Haenel c'est sa lucidité sur les réactions qu'il pourrait engendrer et c'est justement là que se trouve un des problèmes majeurs dans la libération de la parole des victimes d'abus sexuels, femmes ou hommes.

La peur des conséquences pour avoir parlé est intolérable. Il ne s'agit pas de la peur de possibles répercussions judiciaires mais du jugement social et c'est là la force de l'actrice, sa détermination à changer l'approche de la société face à ces révélations. Nous avons intégré culturellement, de façon tacite que la libération de la parole des victimes se fera à leurs dépens. On retrouve cette intégration dans la façon même dont nous commentons ces témoignages en utilisant le lexique du courage, ce que rejette justement Adèle Haenel : « Je ne suis pas courageuse, je suis déterminée, ajoute-t-elle. Parler est une façon de dire qu’on survit. ». Une victime qui raconte ce qu'elle a vécu ne devrait pas craindre d'être jugée pour quelque chose dont elle n'est pas responsable ni d'être réduite aux actes d'autrui sur sa personne. Le statut de victime n'est pas valorisant socialement, il soumet encore celle-ci à la domination de la personne qui a commis l'acte, qui a fait ce choix délibéré et sur laquelle les conséquences judiciaires et sociales devraient normalement peser. Le sentiment de culpabilité travaille plus volontiers les victimes que les coupables. Le viol, les abus sexuels, le harcèlement sont des abus de pouvoir, ils sont les actes de personnes en situation de domination physique, psychologique et/ou sociale sur autrui.

Très vite en réaction à la publication de Médiapart, des personnes sur les réseaux sociaux ont cherché une culpabilité ailleurs, "Où étaient les parents ?", "Pourquoi elle parle maintenant qu'elle est bien installée dans la profession ?", Adèle Haenel aborde justement ce rapport de force en mentionnant que c'est parce qu'elle se sent aujourd'hui en position de le faire qu'elle l'a fait. Ces actes sur autrui ne touchent pas uniquement à l'intégrité physique mais également psychologique, ils retirent à la victime son pouvoir, il faut du temps pour récupérer cette confiance en soi, certain-e-s n'y arrivent jamais. D'autres luttent toutes leurs vies entre le refus d'être victimes et le besoin de raconter, de se libérer. Il n'y a pas une façon de réagir, chaque victime fait son propre chemin comme elle peut. En revanche l'injonction tacite au silence que fait peser culturellement la société sur elles est une chose qu'on peut changer, qu'on doit changer, qui est de notre ressort à tous car c'est une forme de complicité avec les auteurs de ces crimes, ils se sentent protégés par le poids du silence imposé à leurs proies et donc par l'impunité qui en résulte.

Ce n'est pas un appel à se faire justice soi-même, à sortir les fourches numériques pour lyncher les accusé-e-s mais celui à une réflexion commune pour savoir quelle société nous voulons, remettre et même plutôt mettre enfin des limites à ce que nous faisons quand nous nous retrouvons en position de pouvoir sur autrui. Ne plus confondre la victime et le crime. Ne plus protéger les criminels parce que ce serait tabou et surtout ne plus avoir peur de parler pour les victimes mais aussi peur de recevoir ces témoignages car ils perturbent, provoquent un sentiment d'impuissance qui met mal à l'aise et pousse finalement à accepter ce désordre établi en préférant nous plonger  la tête dans le trou plutôt que de faire face en tant que société. Il ne faudrait pas attendre d'être personnellement concerné, soi-même ou à travers un proche pour tester cette résistance sociale à la parole des victimes.

#metoo ce n'est pas seulement les personnes qui ont été victimes d'abus sexuels qui témoignent mais un appel à réfléchir globalement et personnellement à ce que chacun fait de son pouvoir, de l'ivresse qu'il procure et d'y imposer enfin les limites qui nous permettent de vivre ensemble.

Adèle Haenel sera ce soir en direct à partir de 19h sur Mediapart Live en compagnie de Marine Turchi.

 

(Source : Mediapart, Adèle Haenel est en ce moment à l'affiche du "Portrait de la jeune fille en feu")