C’était comment de grandir dans le Missouri ? 

Scot Sothern : J’ai toujours de la famille à Springfield, Missouri, et je connais plein de gens qui sont très contents d’y vivre. Mais les petites villes des États-Unis ne fonctionnent pas pour moi. C’est trop étroit, trop endormi et ça manque de diversité. Voici une citation qui parle des Ozarks, et qui en dit long sur mes années adolescentes : « il n’y a rien à faire tout l’été à part baiser et se battre, et l’été il fait trop froid pour se battre. » À 17 ans, j’ai décidé de partir à l’Ouest. Je visite encore le Missouri, il y a de beaux paysages, mais je ne pourrais jamais y vivre.

 

À quels jeux jouiez-vous quand vous étiez enfant ? 

Dès ma naissance je voyais double, et je n’ai jamais été bon en sport. J’aimais me battre mais je n’ai jamais été très bon à la bagarre non plus. Les jeux nécessitent des équipes, et je n’étais pas du genre à jouer en équipe. Gamin, j’étais plus du genre à laisser tomber qu’à commencer des choses.

 

Quand avez-vous arrêté d’être un enfant ? 

Je ne sais pas, peut-être il y a deux semaines, peut-être jamais. 

 

Qu’est-ce qui vous a amené à l’art ? 

Quand j’étais un ado, dans les sixties, je trouvais que la vie des artistes était plus libérée car ils n’avaient pas à vivre selon les mêmes règles que tout le monde. J’ai trouvé mes opinions politiques dans les arts, et j’y ai aimé l’absurdité des temps qui courent. 

 

Avez-vous appris la photographie et l’écriture à l’école ? 

Je n’ai jamais réussi à trouver le temps pour étudier et j’ai donc arrêté les études très tôt. Mon père était propriétaire d’un studio de photographie de mariage et j’ai été préparé à reprendre un jour l’affaire familiale. Ça n’a pas fonctionné mais j’ai appris beaucoup de mon père. J’ai commencé à travailler dans la chambre noire quand j’avais 10 ans et je devais rester debout sur une chaise pour parvenir à la hauteur des bacs de développement. J’étais déjà un photographe quand j’étais dans l’utérus de ma mère. Par ailleurs, j’ai toujours voulu être écrivain, et j’ai toujours lu beaucoup, essentiellement de la fiction. Je n’ai jamais pris de cours donc je suis plutôt autodidacte. Dans les années 90, j’ai eu quelques problèmes médicaux qui m’ont fait arrêter la photographie pendant un moment, j’ai donc passé mon temps à apprendre à écrire. 

 

Quelles sont vos influences ?

Au niveau de l’écriture, je ne sais pas si j’ai des influences, j’ai plus des auteurs favoris. Quand j’étais enfant, j’aimais Edgar Rice Burroughs et quand j’étais adolescent j’aimais William Burroughs. Comme beaucoup d’écrivains à Los Angeles, je dois certainement à Raymond Chandler. Erskine Caldwell est un de mes vieux favoris et, depuis peu, j’aime Lydia Millet et David Mitchell.  

Pour la photographie c’est différent, j’ai appris de mon père, et il avait des livres de William Mortensen et Edward Steichen que j’adorais. Un peu après, je suis devenu un fan d’Arnold Newman, puis d’Arthur Tress et de Pete Turner pour la couleur. Depuis j’ai vu beaucoup d’images d’autres gens et j’aime à penser que mon style m’appartient. 

 

Quand avez-vous commencé à prendre en photo des prostituées ? 

C’était une sorte d’évolution de ma manière de vivre. Je suis allé aux putes dans ma jeunesse et j’ai trouvé ça agréable et rigolo, même si ça m’effrayait un peu. Quand j’avais entre trente et quarante ans, entre les mariages et les copines, je suis allé voir une prostituée dans l’objectif de me faire plaisir, et je me suis rendu compte que ça pouvait être aussi très drôle, comme ça pouvait être une putain de tragédie. Donc je me suis mis à prendre des photos. Clochards, prostituées, mannequins, yuppies…Comment choisir les gens à photographier ? Beaucoup de mes photos sont impromptues, je vois une image et je l’attrape sans trop y penser. Je choisis les sujets là où j’ai l’habitude d’être avec un appareil photo. Cependant, quand je sors regarder des photos, je suis plus sélectif et je cherche les photographes qui font autrement, qui restent invisibles pour capter ces gens qui ne te regardent pas dans les yeux. 

 

Qu’est-ce qui vous a attiré dans « ce milieu » ? 

Quand j’étais jeune, j’étais attiré par tout ce que comptait cette partie de la ville que j’étais censé ne pas approcher. Toutes ces choses interdites semblaient plus honnêtes mais aussi plus dangereusement provocantes. Je pense toujours ça. Je pense qu’il y a tellement de choses incontournables dans le monde, et que le milieu (pègre, prostituées, etc.) est un bon départ. 

 

Quels sont vos sujets favoris ? 

Je n’en fais pas beaucoup, mais j’aime vraiment les portraits studio traditionnels. J’aime portraiturer les personnes qui sont plus intéressantes que je ne le suis. J’aime faire des nus même si je ne me suis jamais intéressé à la photographie de nus. J’ai recommencé à prendre en photo des prostituées, et pour l’instant c’est mon sujet préféré. 

 

Les gens que vous prenez en photo, comment ils réagissent ? Ça prend du temps pour qu’ils aient confiance ? Pour que vous obteniez ce que vous voulez ? 

J’ai eu un large éventail de réactions. Quand j’ai fait les photos de Lowlife dans les années 80, je travaillais extrêmement vite, et j’essaie encore aujourd’hui de travailler comme ça bien que je sois physiquement plus lent qu’il y a vingt ans. C’est drôle, j’ai toujours parlé aux gens comme une sorte de photographe de mode qu’on voit dans les films. Tu vois le genre : « t’es sexy, t’es belle, tourne-toi comme ça, non comme ça… » Je suis bon pour faire parler les gens, je ne sais pas s’ils ont plus confiance ou s’ils sont juste plus distraits, et que j’arrive à obtenir la photo que je veux sans qu’ils s’en rendent vraiment compte. 

 

Qu’avez-vous appris de ces gens-là ? 

Que nous sommes tous pareils, foutus et précaires, à traverser la vie d’un pas lourd moment après moment.  

 

Quel effet pensez-vous que vos travaux ont sur les spectateurs ? Et est-ce que les gens réagissent comme vous le voudriez ? 

Pour l’instant, au moins avec Lowlife, les chroniques et les réactions ont toutes été  positives. Bien sûr j’apprécie cela. Mais en même temps, j’aimerais bien provoquer un peu plus de colère, tu sais, faire chier un peu les gens. Entendre quelqu’un dire du mal et rabaisser mon travail lui donnerait plus de sens. Les gens qui lisent des choses sur moi, achètent le livre ou vont à mes expositions ne sont pas vraiment ceux qui ont le plus besoin de voir ce genre de travail je pense. 

 

Quand vous décidez de sortir pour prendre des photos, vous avez besoin de vous conditionner ?

J’ai presque tout le temps un appareil sur moi, donc je shoote quand je vois un cliché apparaître devant moi. Pour les photos de Lowlife, je prévoyais généralement de sortir tôt le matin quand le jour se levait autour de chez moi. La plupart du temps, je ne suis vraiment pas d’humeur à sortir, mais une fois que je me suis forcé, et une fois que je suis dans la rue, à roder pour trouver des photos, l’adrénaline me frappe, je suis heureux d’être dehors, et je ne voudrais être nulle part ailleurs. 

 

Pouvez-vous expliquer le drive-by shooting ? Pourquoi aimez-vous ça ? 

J’ai 62 ans, je marche avec l’aide d’une canne et je ne me déplace plus aussi vite que je ne le faisais auparavant. J’aime prendre des photos du siège passager pendant que quelqu’un d’autre conduit. J’ai commencé il y a deux-trois ans à Hollywood, en prenant en photo la foule d’Hollywood Boulevard, à partir de là je me suis mis à photographier tout Los Angeles, j’ai eu des hauts et des bas sur chaque croisement. J’adore les excursions nocturnes dans les bas quartiers du centre ville, dans les zones tenues par des gangs, là où les dealers, les putes, et toute la frange hardcore vit. Je pense que c’est l’endroit où je me documente vraiment sur la vie Américaine que tu ne vois pas aux infos.  

 

Avez-vous déjà eu des problèmes en prenant des photos ? 

Je me suis fait agresser deux ou trois fois, on m’a braqué avec un flingue il y a longtemps, mais tu sais, rien qui ne m’ait fait repenser par deux fois à ce que je faisais.

 

Pendant un moment, ça été dur pour vous en tant que photographe. Qu’est-ce que vous pensiez quand personne ne voulait de votre travail ? 

Je compte mes lettres de refus en kilos. C’était très difficile pendant très longtemps. Je savais que ce que je faisais était bon et je pensais que c’était important, mais je ne trouvais personne qui voulait regarder, que cela soit mes photos ou mes écrits. Les rares occasions où quelqu’un jetait un œil sur mon travail, c’était toujours les mêmes réactions, à savoir que c’était trop hardcore ou pas assez « sympa ». C’était très frustrant mais j’ai refusé d’abandonner, et finalement, après 20 ans de galère j’ai trouvé un galeriste, John Matkowsky de la Drkrm Gallery à Los Angeles, qui a eu le courage de montrer mon travail. Sans surprise, j’ai finalement publié Lowlife, avec l’éditeur Stanley Barker, au Royaume-Uni. L’Europe est plus réceptive à mon genre de travail que l’Amérique, qui reste attachée à des valeurs puritaines et idiotes. 

 

Vous préférez écrire ou photographier ? 

J’ai fait de la photo toute ma vie et à ce stade, ça m’est si naturel que j’arrive à peine à penser à faire autre chose. J’aime ça, et j’ai toujours aimé le travail de la chambre noire. Aujourd’hui, avec le digital, j’aime le processus de l’image plus que n’importe quelle autre chose que je fais. 

Écrire n’est pas naturel pour moi, c’est un travail difficile et j’ai vraiment besoin de me forcer pour poser mon cul sur une chaise et ficeler les phrases ensemble. Cela dit, il n’y a rien de plus satisfaisant que de lire quelque chose que j’ai écrit, tu sais : une création de mon esprit avec un point de vue sur un rythme poétique et précis. Ça me rend heureux. 

 

Vivez-vous de votre art ? 

Ma femme nous a supportés pendant 20 ans, et elle a perdu son boulot. Maintenant c’est à moi de nous supporter et de créer quelque chose pour notre avenir. Je n’amasse pas de grandes sommes d’argent mais j’ai des choses sur le feu. 

 

Comment voyez-vous votre avenir ? 

J’ai deux expositions à venir à la drkrm Gallery ici à Los Angeles, et en septembre j’ai deux shows solo à La Petite Mort Gallery à Ottawa au Canada et à The Great Eastern Bear Gallery à Londres. J’ai aussi un zine, Sad City, et deux ebooks en préparation. Un mémoire consacré aux années Lowlife sera publié en été 2013 par Soft Skull Press. The future is looking good. 

 
 
++ www.scotsothern.com
 
 
Propos recueillis par Bastien Landru.