C’était comment la petite enfance aux Antilles ?

Jay One : C’était vert, bleu en temps normal, avec des senteurs de pelouse, de plantes et d’air marin plutôt rouge. Et les périodes de carnaval, et noir et blanc les dimanches… Et des odeurs de pistaches grillées.

 

Je crois que vous êtes arrivé à 6 ans à Paris, pouvez-vous raconter vos premiers souvenirs de Paris ?

La cohue, le bruit, le gris des murs, le gris de la télé, le rose et bleu des magasins Tati, le jaune de La Poste, le marché de Belleville.

 

Vous avez des souvenirs d’école, de professeurs cherchant à vous pousser à dessiner ?

J’ai le souvenir de ma professeure de dessin – une très jolie femme aux cheveux châtains ondulés – c’était en CE2. Elle est la seule à avoir parlé de ce que je faisais à mes parents. Elle avait surement dû pressentir mon désintérêt pour les autres matières. Elle nous avait amenés en sortie de classe au musée du Jeu de Paume voir les impressionnistes. C’était un peu plus tard en CM1. Je ne pensais qu’au foot. Le dessin, l’art à ce moment là… Mouais ?!

 

Pour finir avec l’école, vous avez étudié en design et ingénierie automobile. En dessinant tout le temps, vous ne vous êtes pas attiré des brimades des autres élèves, là pour la mécanique ?

C’est fou comme un mot peu changer une vie, « Dessin industriel en construction mécanique et… » Je ne me rappelle plus… Des brimades ? Nous étions quelques-uns à avoir choisi cette filière plutôt que tourneur/fraiseur, dont Skki© qui m’a poussé à prendre le dessin au sérieux…  Donc pas de brimades. Je crois qu’il y avait 5 ou 6 wannabe artistes dans la classe. Des mecs plutôt punks, new wave, rock, funk… Une période formidable en termes d’éveil culturel.

 

Mais sinon, les voitures ?

Je n’ai pas le permis.

 

 

Comment vous découvrez le graff (en 82/83?) ?

Par la télé je pense : un documentaire, un extrait de film, une vidéo. Ou une pochette de disque, je me rappelle de cette pochettes de Stanley Clarke, School Days (mon frère collectionnait Chick Corea, Return to Forever, Jaco Pastorius, Headhunters), où Stanley Clarke tagguait sur la pochette. Tout ça a dû contribuer à mon intérêt pour le graff, sachant que je m’étais mis au pochoir avant ça.

 

Pourquoi ça vous plait à cette époque ? Qu’est-ce qui vous attire dans le Milieu ?

Sûrement la combinaison avec la musique. Le ciment qui lie les adolescents passe obligatoirement par la musique. C’est comme une bande son. Je ne parle pas seulement de rap. La rencontre entre le Bronx River et Downtown Manhattan était arrivée jusqu'à Paris, c’était un peu punk-rock-new-wave-soul… Ça correspondait à un besoin de liberté chez certains jeunes. Le hip hop de l’époque reflétait cette alliance.

 

C’était une bonne école de la vie ? Ou au contraire un pousse aux vices comme l’imaginent certaines mamans ?

Faut bien bousculer les interdits. Sans le « vice », ça serait quasi impossible… Ça devient l’école de la vie plus tard. Quand on fait les comptes.

 

Quelles sont vos influences quand vous commencez le graff ?

Tout ce que je pouvais voir : Lee Quinones, Dondi, Erni, New Wave, Skeme, Bill Blast, A-One…  
 

Sont-elles les mêmes aujourd’hui ?

Ça a évolué au fil des rencontres… Flyte,Tkid, Sharp, Rack 7, Toxic, Jon, fin 80. Aujourd’hui, je peins moins.    

 

Aujourd’hui, on a l’impression que l’effervescence autour du graff à Paris dans les années 80 ne se retrouvera jamais. C’est vrai ? Est-ce qu’il y avait vraiment un « truc » différent qu’on reverra plus aujourd’hui ?

Les années 80 étaient différentes à tout point de vue, c’était le début d’une ère. La rencontre entre la technologie et la Culture, la démocratisation de cette même Culture avec un grand C. Ce rapport technologie/culture a changé. L’un ayant pris le dessus sur l’autre. Peut être que ce « truc » dont on parle est la mathématisation de la société qui a changé bien des choses.  Les miracles n’existent plus, tout a une explication, du coup tout devient moins sexy. Du cinéma à la musique, tout devient uniforme même si la qualité est supérieure. Il y a quand même moins de merdes aujourd’hui… Mais ça ne suffit pas.

 

Quelles sont les rencontres importantes que vous faites à ce moment là ? Dans quel crew gravitiez-vous ?

Mon groupe de toujours BadBC, BBC, Bad Boy Crew, nous avions aussi créé une alliance avec des tagueurs avec qui nous étions proches… les BOSS.

 

Dans quel crew vouliez-vous être ?

BadBC.

 

C’était comment de sortir pour faire du graff à l’époque, quels sentiments ça vous procurait ?

Satisfaction, liberté, sentiment d’accomplissement, de grandeur aussi.

 

C’était plus facile qu’aujourd’hui, rapport à la police ?

Ça doit être pareil, ça dépend sur quel flic on tombe…

 

Pourquoi avoir choisi le nom de Jay One ?

C’est court, précis et c’est quasi mon prénom.

 

 

Mouvement, le livre, retrace 84-89. Ça vous a fait quoi de vous replonger dans cette période ? De la nostalgie ?

Soulagement. Ça fait 15 ans qu’on en parlait avec Yoshi et Marc, les co-auteurs.


Que raconte ce livre en fait ?

Il raconte une histoire d’adolescence vagabonde, concentrée autour de deux lieux mythiques, c’est un bref et intense voyage dans une époque pas si lointaine.


Vous étiez pote à l’époque avec tous les mecs qu’on aperçoit dans le livre et qui allaient bientôt marquer l’histoire du rap français comme Stomy, Kool Shen ou Joey Starr ?

On se croisait.


Ils étaient déjà de fortes personnalités à l’époque ?

Il fallait mieux !

 

Que ce soit dans le graff ou le rap ou le deejaying, certains des personnages de cette époque ont fait carrière, d’autres ont disparu de la scène. Comment vous expliquez le succès dans l’art ?

Chaque élément du mouvement a connu son apogée. Pour ce qui est du graffiti, je peux dire sans peur de me tromper que c’est le dernier mouvement pictural qui ait vu jour. Il n’y a pas plus contemporain, et je ne parle pas de street art, ou de coller des affiches ou de faire des pochoirs ou un truc dans le genre… Les qualités fondamentales de cet art ne sont toujours pas comprises par les professionnels de l’art, ils ne savent pas comment en parler, comment l’analyser. En fait c’est la rencontre entre « l’American Expressionism », le Modernisme Européen et réinterprété avec l’Art Rythmique venant du continent africain. Bon, même si ces professionnels ou critiques ne comprennent pas tout de cet art, ils ne peuvent en ignorer l’impact et l’importance. Le marché en demande. Mais que restera t-il de ces succès demain ? Tous ne resteront pas dans les mémoires. C’est la loi de l’histoire, la loi des mémoires.

 

De ce que j’ai pu voir, il n’y a quasiment que des mecs dans ce bouquin. Elles étaient où les filles ? Elles se cachaient parce qu’elles avaient peur ?

Oui, il y en avait moins au terrain qu’au Globo. Were we machos ?


Ca draguait quand même un peu dans ces soirées à l’époque ?

Là où il y a des filles, ça drague, ça c’est pas un secret… Encore que les graffeurs dans leur majorité ont un esprit plus concret, tourné vers leur ego. Non pas que le plaisir charnel puisse être comparé à la jouissance de faire un tag ou un graff… Mais c’est une satisfaction liée à une forme de spiritualité, un besoin de naturel, de résistance au monde tel qu’il nous est présenté. Je suis un homme parce que j’ai une nana. Je suis un homme parce que je suis libre de faire ce que je veux où je veux. Existentialisme. 

 

Vous qui avez fait des expositions en galerie, vous n’avez pas l’impression que pour le public, dès qu’on retire au street art le côté « vandalisme », on perd en crédibilité ?

Les yeux des autres, comme tant de luxes, est une chose qu’un graffeur ne peut se permettre. Etre graffeur c’est aussi dans l’attitude, c’est aussi être rap’n’roll. « Fuck the rest, I’m the best ! ». Tu as défié tes parents, les flics, tes rivaux, la pluie, le danger, parfois la mort, et maintenant que tu as fait une toile il y a un gars qui vient te dire que tu n’es pas légitime ? C’est quoi ce bordel ?

 

Comment voyez-vous votre avenir ?

En bleu en vert avec des senteurs de pelouse, de plantes, d’air marin, se mélangeant avec le solvant de mes tubes d’acrylique et d’huiles. Et en fond sonore, les musiques de Marshall Jefferson, Outlines, The Smiths, Milt Jackson, Emeline Michelle ou Skah Shah #1.

 

 

Crédits photo : Yoshi Omori, Ludovic Demay et Enrique

 

Jay One Ramier, Marc Boudet et Yoshi Omori, Mouvement : du terrain vague au dance floor, 1984-89, chez 19-80 éditions. 

 

 

Propos recueillis par Bastien Landru.