Comparées les unes aux autres, tes œuvres présentent toutes un caractère unique. Chacune d'entre elles est sensiblement différente de la précédente, tant semblent variés les styles représentés et les techniques utilisées. Proposer un aperçu représentatif de toute ta palette stylistique relève alors de la gageure. Dans tes créations, recherches-tu ainsi la variété à tout prix ?

Kilian Eng : Si c'est ça, l'impression qu'on ressent lorsqu'on examine mes œuvres, alors c'est génial! En réalité, je ne me suis moi-même pas particulièrement posé cette question. Je me contente de prendre mes idées comme elles viennent et de choisir intuitivement la technique qui convient le mieux pour réaliser chacune d'entre elles. Peut-être que cette impression de variété provient du fait que je ne réalise que très peu de séries; la plupart du temps, j'illustre une idée, une histoire juste par une seule image à la fois. Je dirais toutefois qu'il y a certains thèmes récurrents dans mes travaux : ainsi, je représente fréquemment l'être humain face à une sorte d'immensité. Mes illustrations tournent souvent autour de l'idée d'exploration.

 

L'harmonie géométrique semble revêtir une importance majeure dans tes illustrations. Est-ce que tu travailles beaucoup avec l'informatique, notamment avec des outils spécialisés afin d'obtenir ces équilibres quasi-mathématiques ?

Oui, j'avoue que cet équilibre me tient fort à cœur, mais je n'utilise pas d'outils particuliers pour l'obtenir. Je suis heureux de pouvoir dire que celui-ci me vient désormais assez spontanément, mais bien sûr, il est le résultat de longues années de recherche graphique, d'essais, d'échecs et de réexamens constants. Techniquement, je continue en fait à me former au quotidien. On fait tout le temps de nouvelles découvertes. Je travaille bien sûr à la tablette graphique avant tout, mais je pense que si je me mettais à devenir dépendant de certains outils mathématiques, ça amputerait un peu mes œuvres de ma touche personnelle, puisque je pense que justement, mes angles et perspectives ne sont pas tout-à-fait parfaits. Mais ça me va très bien comme ça, ils sont comme ils sont, et en aucun cas, ils ne résultent de calculs informatiques d'un programme x ou y. Ceci dit, j'ai commencé à faire quelques petits essais avec des logiciels d'illustration 3D, mais c'est encore une autre histoire.

 

On aurait envie de définir ton style comme une sorte de "ligne claire futuriste". Tu trouves que ça correspond ?

Oui, ce serait en effet une bonne manière de le résumer. La technique de la peinture à l'aérographe m'inspire également beaucoup, surtout en ce qui concerne mes images dominées par des atmosphères plus sombres. Ceci dit, je crois qu'il n'y a rien qui m'ait plus influencé que la ligne claire, assurément. 

 

Si l'on te dit par exemple Winsor McCay / Moebius / Philippe Druillet / Philippe Caza / Hajime Sorayama, te sens-tu lié à ces différents artistes ? Penses-tu, dans une certaine mesure, te situer dans leur continuité ?

La plupart d'entre eux exercent effectivement une grande influence sur moi, donc j'aurais envie de dire oui, quoique je n'aie pour l'instant pas vraiment eu l'occasion de m'intéresser au travail de Sorayama. En tout cas, ces artistes sont -et ont été- des grands maîtres dans leur catégorie. Probablement que leurs travaux m'inspirent tant précisément parce qu'ils donnent l'impression que ces créateurs ne connaissent aucune limite. L'intégrité de ces personnes, leur liberté d'expression sans bornes et leur merveilleuse imagination sautent vraiment aux yeux. Combinés à leur maîtrise toute personnelle du dessin, les thèmes qu'ils abordent nous plongent dans une pure magie visuelle. Moi, je trouve que par leur art narratif et par leurs procédés graphiques, Moebius et Druillet nous racontent des histoires de science-fiction de manière bien plus intéressante que tous ces trucs de super-héros qui dominent le genre et qui sont quand même assez répétitifs. 

 

Devant certaines de tes œuvres, on ne peut pas non plus s'empêcher de citer Tron, Abyss, Star Wars, Blade Runner ou encore Metropolis... est-ce que c'est ce genre de films avec lesquels tu as grandi ?

Voilà une belle brochette de chefs-d'œuvres. Je dirai que Blade Runner est le film qui m'a le plus marqué lorsque je l'ai vu pour la première fois, même si je n'étais pas si jeune que ça - je dirais que j'avais aux alentours de treize ans. Quelques années plus tard, j'ai lu le livre de Philip K. Dick dont le film est tiré, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, et cela a rendu cet univers encore plus fascinant à mes yeux. L'histoire, les personnages, l'esthétique sont fantastiques. Il n'est pas difficile de se projeter dans la société future qui y est décrite, elle est plausible. Blade Runner fait définitivement partie de mon top 5 de films et de livres préférés de tous les temps. 

 

Pourrais-tu décrire l'environnement artistique dans lequel tu as grandi ? Tu te souviens de tes premiers contacts marquants avec les arts graphiques ?

Pour commencer, mes deux parents sont eux-mêmes artistes, ce qui fut évidemment extrêmement déterminant en ce qui concerne mon choix de vie. Du coup, j'ai toujours été entouré d'un grand nombre de livres, ainsi que de toutes sortes de choses ayant de près ou de loin trait à l'Art. Mes parents étaient tous deux illustrateurs en freelance quand j'étais enfant. Ma première confrontation avec l'Art hors du giron familial fut quand nous entreprîmes un voyage en Italie pendant toute la durée de l'été 1990. J'avais alors sept ans. Nous y avons visité beaucoup de musées et de sites célèbres, en particulier ceux de la Toscane.

Une autre chose qui compte beaucoup dans mon éducation, c'est le système scolaire dans lequel j'étais plongé, de ma petite enfance jusqu'à mes quinze ans. J'étais inscrit dans une école Waldorf (écoles anthroposophiques assez populaires dans les pays nordiques et anglo-saxons, basées sur une éducation "alternative" accordant notamment une grande place aux arts et aux sciences humaines, ndlr), où l'accent était mis sur le développement de la créativité chez l'enfant. Là-bas, le dessin participe de façon naturelle au processus éducatif, et il est exploité dans différents domaines. 

 

Donc tu as commencé à dessiner très jeune ? Quand tu étais enfant, le dessin était déjà ta manière la plus immédiate de t'exprimer artistiquement ?

Oui, je dessinais beaucoup étant enfant. J'en tiens pour preuve la grande commode remplie de mes dessins qui est encore dans la maison familiale. J'adore y farfouiller régulièrement pour me replonger dans ces archives. D'ailleurs, ma sœur dessinait elle aussi, et même autant que moi! Ceci dit, je serais incapable de déterminer si ces dessins indiquent une prédisposition ou un talent particuliers en matière d'illustration pour l'âge que j'avais. Je suppose qu'ils révèlent simplement l'énergie spontanée et l'imagination débordante qu'ont tous les enfants. 

 

Qu'est ce que c'est que DW Design au juste? Qu'est ce que ça signifie, est-ce un acronyme ? Des initiales ?

A vrai dire, le nom de DW Design provient à l'origine des premières illustrations que j'ai réalisées pour le groupe de musique dont je fais partie à Stockholm, un groupe qui se nomme DW. Je réalisais alors un tas d'illustrations assez conceptuelles, très vives et colorées tournant autour de thèmes de science-fiction. Plus tard, lorsque les gens ont commencé à poser des questions sur mes œuvres -des œuvres qui leur semblaient si fortement liées à l'imagerie qu'on avait développée au sein du groupe- j'ai simplement continué à travailler sous le nom de DW Design lorsque je réalisais des commandes. A l'heure actuelle, je signe mes dessins de mon nom de naissance uniquement lorsqu'ils n'ont vraiment rien à voir avec la musique de mon groupe. Au tout départ, DW, ça voulait dire "Darkwoods". Mais c'était il y a si longtemps que cette signification est presque totalement tombée dans l'oubli. 

 

Te consacres-tu désormais uniquement à l'illustration pour gagner ta vie ? Penses-tu ainsi avoir récemment franchi un palier en matière de reconnaissance artistique ?

Je gagne ma vie grâce à mes images, oui, mais je dois dire que les temps sont encore un peu durs. Même si ma situation financière s'améliore lentement, il faut toujours batailler pour que les clients te paient correctement, et dans les temps. Depuis l'année dernière, je collabore avec l'agence londonienne Début Art, et c'est vrai que ça m'a donné un sacré coup de pouce. Je ne sais pas encore si je peux dire que j'ai véritablement "percé" artistiquement, mais en tout cas, j'ai le sentiment que les choses évoluent dans la bonne direction. 

 

Quand t'arrêtes-tu de travailler sur une œuvre en particulier ? D'une manière générale, es-tu satisfait du résultat final de tes travaux, ou est-ce que tu y reviens en permanence pour modifier telle ou telle chose, dans une quête constante de perfection formelle ?

C'est une question intéressante, parce que la plupart du temps, il arrive un moment précis où je sens qu'une illustration est achevée, mais il m'est très difficile de décrire quand, pourquoi et comment ce sentiment s'impose en moi. Simplement, à un moment donné du processus de création, les choses ont l'air bien comme elles sont, et je m'arrête là. Là où, bien sûr, ça ne peut pas toujours se passer aussi facilement, c'est lorsque je réalise une commande précise, car le client peut tout-à-fait avoir en tête des modifications auxquelles je dois bien me plier, même si l'œuvre me plaît bien telle quelle. Quoiqu'il en soit, je réétudie souvent mes travaux antérieurs pour m'en servir comme référence visuelle. Ce qui ne veut cependant pas dire que je me satisfais à la va-vite des résultats que j'obtiens, car je fignole tout un tas de petits trucs en phase finale d'un dessin, et surtout, je mets un point d'honneur à obtenir de belles couleurs. Beaucoup de gens considèrent que la couleur, c'est ce qui compte le plus dans une création graphique, donc je ne pense pas que c'est perdre son temps que d'y consacrer tant d'énergie.

 

Dirais-tu de toi que tu es un artiste, ou plutôt un designer, ou un graphiste, ou encore un mélange de toutes ces fonctions à la fois ? Comment qualifierais-tu ton métier?

Je dirais que je suis avant tout un artiste graphique, travaillant en premier lieu le dessin et l'illustration. Certes, je m'occupe de créer des logos et de mettre en place des chartes graphiques de temps en temps, en particulier pour des groupes de musique ainsi que pour leurs albums, mais c'est loin d'être l'aspect principal de mon travail. Je dirais que le graphiste (en anglais "graphic designer", ndlr), ce serait plutôt la personne qui se focalise sur la police employée, le packaging, la présentation et la direction artistique en général afin d'obtenir un produit finement designé. Je pense que ces titres recoupent des activités confusément imbriquées, et je ne suis pas certain d'être la personne adéquate pour proposer une différenciation claire et nette. Il s'agit ici d'un domaine extrêmement vaste, et d'après mon expérience personnelle, j'aurais tendance à en conclure que les gens qui travaillent sur ce terrain-là sont très souvent en perpétuelle recherche de nouvelles choses, de pratiques variées... Plus que jamais, je pense qu'à l'heure actuelle, il y a de fortes chances pour que toutes ces fonctions plus ou moins artistiques s'entremêlent de plus en plus inextricablement.

 

Est-ce que tu t'identifies à ce courant de fond, très branché depuis plusieurs années, qui est assez nostalgique des codes visuels des années 80 ? 

Ce genre d'esthétique m'attire effectivement jusqu'à un certain point, mais je trouve que parfois, on est vraiment dans le too much. Pour être honnête, cette avalanche de tentatives poussives de copier le "style eighties" aurait plutôt tendance à me lasser. Sur un plan plus personnel, mes créations les plus récentes lorgnent aujourd'hui beaucoup moins du côté de cette mode branchée des eighties qu'elles le faisaient il y a quelques années, il est vrai. 

 

D'après toi, à quoi ressemblera le futur ? Aimerais-tu que notre avenir ressemble à tes images ?

Disons qu'en ce qui concerne le futur proche, je pense que la technologie va continuer à faire d'immenses progrès, mais sur le long terme, je me dis qu'il y a de bonnes chances pour que les gens y réagissent négativement. De plus en plus de gens vont probablement chercher à s'éloigner de la technologie, en particulier si les possibilités qu'elle offre ont des conséquences éthiques bien plus directes qu'aujourd'hui, où celles-ci sont encore floues. Toutefois, nous n'avons à l'heure actuelle pas encore pu assister à la grande percée de la robotique dans le monde de tous les jours, du moins en ce qui concerne l'interaction entre robots et humains. Mais d'après ce que j'en ai compris, il semblerait que celle-ci soit imminente.

Je pense qu'il serait génial de voir apparaître dans les villes du futur quelques-uns des exemples d'architecture que je développe dans mes dessins, mais j'espère que l'avenir n'est pas aussi menaçant que je l'illustre dans certains de mes autres travaux. Comme j'adore dessiner des choses riches en nuances de couleurs, il serait à mon sens agréable de vivre dans un futur plus bariolé qu'aujourd'hui.

 

Tes images comportent souvent un côté très fortement onirique et éthéré. Est-ce que tu t'inspires de tes rêves, est-ce qu'il t'arrive de vouloir représenter des rêves le plus fidèlement possible ?

Ce que je dessine n'entretient que rarement un lien direct avec un rêve en particulier, mais oui, il est juste que je m'intéresse au caractère singulier des atmosphères oniriques et aux impressions que les rêves laissent. J'aime le mystère des choses qui nous interpellent sur énormément de plans différents tout en ne nous livrant jamais de réponse précise. Je conserve un calepin sur lequel je note quelques visions que j'ai parfois en rêvant la nuit, mais pour l'instant, je n'ai pas vraiment commencé à les coucher sur le papier par le biais de l'illustration. De toutes façons, même si mes images ne reposent pas sur des bases oniriques précises, elles retranscrivent des idées qui proviennent pour une bonne part directement de mon subconscient. Ceci dit, j'ai reçu des mails de la part de personnes qui me disaient que telle ou telle image leur évoquait des rêves qu'ils avaient faits, et ça, ça fait toujours super plaisir à entendre !

 

Pour finir, tu parlais tout-à-l'heure de la musique que tu fais avec ton groupe. Tu discernerais donc un lien direct entre musique et image ?

Comme je le précisais, je fais de la musique à côté de mon travail d'illustration : j'ai fondé DW avec mon ami Amir Zaino. On fait de l'électro-pop pas mal influencée par les années 80, avec un côté synth-pop et italo-disco assez prononcé aussi - ce n'est pas très étonnant, n'est-ce-pas ? C'est vrai qu'en particulier il y a quelques années, notre musique a été le point de départ pour bon nombre de mes travaux graphiques. Mais même pour la suite, je suis sûr que oui, nos sons vont continuer à me servir de source d'inspiration, dès lors qu'on aura terminé l'écriture de nouveaux morceaux.

 

Kilian Eng vient d'illustrer la couverture du dernier numéro de Kiblind. Sa page Facebook est ici, son blog est , ses galeries principales ici et , et ses oeuvres sont disponibles à l'achat.

 

Propos recueillis et traduits par Scae.