Comment en es-tu venu à l'Art ?

David ShillinglawQuand j'étais enfant, mes parents me tenaient tranquille en me filant papier et crayons. Dessiner est la première activité dont je me souvienne qui m'ait rendu heureux. C'est un plaisir simple : moi, un stylo et c'est tout. Quand je suis allé à l'école, j'ai continué mes activités artistiques, et finalement, je n'y ai jamais mis un terme.

 

A l'école, tu étais le gamin bizarre qui dessine toujours dans son coin sans jamais parler à personne, ou tu étais plutôt le mec cool à qui tout le monde réclame un dessin, et en particulier les nanas ?

A l'école, j'étais toujours en train de dessiner. Pour moi, le dessin a toujours constitué la forme d'échappatoire la plus évidente. Les possibilités qu'offrent un stylo et un bout de papier sont infinies. Mais non, le mec cool de la classe, ça n'a jamais été moi.

 

Qu'est ce que tu préférais dessiner à l'époque ?

Je dessinais tout le temps des visages, des yeux et des mots. Les symboles et la typographie m'ont toujours passionné. A mon sens, les plus grands artistes sont les anciens Egyptiens. Les hiéroglyphes et les bandes-dessinées font partie de mes sources d'inspiration majeures.

 

Quand est-ce que tu as commencé à envisager vivre de ton art ?

Je n'ai jamais désiré autre chose, en fait. J'ai toutefois exercé de nombreux métiers avant d'y arriver; j'ai travaillé aussi bien sur des sites de construction que dans des pizzerias. Je me sens vraiment privilégié de pouvoir désormais en vivre. Mais j'essaie de ne pas considérer l'Art comme un métier en tant que tel. C'est assez traître; le meilleur de ma production, c'est souvent précisément ce que je ne crée pas dans une optique financière. Je crée ce que j'aime créer, ou ce que j'ai impérieusement besoin de créer. Etre un artiste, c'est une certaine manière de vivre sa vie, mais ce n'est pas toujours un moyen de la gagner. Quoiqu'il en soit, c'est un combat vraiment positif à mener.

 

Doit-on lire un message spécifique dans tes oeuvres ? Tes créations révèlent-elle une volonté de communiquer des idées précises sur certains sujets, ou est-ce que tu ne fais que de l'Art pour l'Art ?

Je souhaite effectivement exprimer beaucoup de choses à travers ma création. Ceci dit, je n'ai que rarement envie de communiquer une seule idée précise. Les idées se transforment perpétuellement, s'interpénètrent, leurs frontières respectives s'effacent, se floutent et font émerger de nouvelles idées. Les messages que l'on peut percevoir à travers mes oeuvres sont souvent codés, nécessitant d'être déchiffrés. Mon travail se concentre sur la condition humaine, sur la résolution des problèmes, sur les combats de l'existence et sur la difficulté de trouver un sens à la vie comme à la mort. Je choisis de traiter aussi bien des sujets de premier ordre que des thématiques triviales, des préoccupations que je mélange entre elles afin de restituer le tout sous forme de puzzle ou d'énigme. L'objectif, c'est de se perdre, et ce faisant, d'espérer découvrir quelque chose d'intéressant. Je ne souhaite pas tout le temps que mes travaux soient intégralement compris et assimilés, mais plutôt qu'ils soient appréciés, qu'on les trouve agréables. Comme lorsqu'on écoute une chanson dans une langue étrangère, on ne comprend pas ce qu'elle dit mais on peut toujours très bien danser dessus.

 

D'où te vient cet engouement pictural pour les têtes humaines ?

La tête, c'est l'endroit qui cristallise tout ce qu'il se passe. La tête est aussi bien Q.G. que cadre, que structure. La plupart de nos cinq sens, les yeux, la bouche, les oreilles, le cerveau, les émotions, ce qu'on consomme, le plaisir et la souffrance, tout ça, ça se passe dans la tête; la tête joue le rôle de passerelle vers le corps, celui de "fenêtre sur l'âme". La tête est trophée, on la pare et on la soigne, on la décore et on lui fait revêtir de multiples couleurs en fonction de nos intentions, que l'on veuille attirer ou repousser autrui. La tête est un point d'accès.

Il me semble que les gens peuvent immédiatement s'identifier à la représentation d'une tête, ils s'y projettent eux-mêmes ou y projettent leurs proches. Mes têtes sont souvent des autoportraits, mais elles sont aussi le portrait de tout le monde, sans distinction de genre, d'âge ou de couleur; bariolées, jeunes et vieilles à la fois, elles tentent de parler de tout le monde, à tout le monde. 

 

D'où tires-tu ton inspiration ?

La réponse à cette question n'est jamais fixe. Je peux m'inspirer aussi bien de belles que de mauvaises choses. L'apiculture, les abeilles tueuses, voyager dans le temps, le café, Charles Bukowski. Les héros, les méchants. L'amour de ma vie. La musique que j'écoute et les gens qui m'entourent. Mes sautes d'humeur, mes projets futurs, les grands maîtres d'autrefois. Le sexe et la drogue. Les blagues et leurs chutes. Le règne animal. Le journalisme gonzo. La mythologie, la phrénologie, la taxinomie etc. La liste ne connaît pas de fin, elle s'allonge de jour en jour.

 

En arts graphiques, qui sont tes artistes préférés ?

Les anciens Egyptiens, Francis Bacon, Picasso, Basquiat, Léonard de Vinci... Cette liste est aussi longue que la précédente. Parmi les artistes encore en vie, je citerai quand même quelques uns que j'admire: Mark Bell, Simon Evans, Jaybo Monk, Thomas Sachs... Encore une liste qui ne fait que s'allonger, jour après jour. Plus je fais de découvertes, plus j'en viens à aimer de nouvelles choses.

 

Si tu le pouvais, avec quel peintre décédé aimerais-tu passer une nuit de beuverie ?

Le Caravage.

 

Considères-tu faire partie d'un milieu artistique typiquement londonien ?

Je ne dirais pas que je fais partie d'une sphère "londonienne" en particulier. Mais je m'identifie à beaucoup d'artistes londoniens qui sont des bons amis, des artistes qui partagent mes points de vue et avec lesquels je revendique bon nombre d'influences communes. Certes, je vis à Londres, mais mon but est de voyager le plus possible. J'essaie de ne pas me focaliser sur les frontières entre des catégories ou des milieux artistiques bien définis. De toutes façons, tout se mélange.

 

D'après toi, à quelle ville pourrait on aujourd'hui décerner le titre de "capitale artistique mondiale" ?

Tout dépend de quel type d'Art il est question. New-York n'a de cesse de mobiliser mon attention. Il y a un milieu artistique stupéfiant à Pékin. Ce qui m'intéresse, c'est d'aller visiter des endroits éloignés qui n'ont pas encore été trop malmenés par le marché de l'Art en tant que tel.

 

Que penses-tu du monde artistique à l'heure actuelle ? Penses-tu en faire partie ?

Me poser cette question, c'est comme me demander ce que je pense du Monde en général. J'en pense beaucoup de bien comme beaucoup de mal. Je maintiens une certaine distance par rapport à lui, et je m'efforce d'avoir une production qui mérite que l'on y prête attention. Le monde artistique évolue, il est relié à d'autres sphères comme celles de la mode et de la musique. Une grande partie de tout cela m'intéresse beaucoup, et ce que je n'aime pas m'aide à mieux définir ce que j'aime véritablement. Je souhaite garder le plus d'indépendance et de liberté possible, en nouant tout du long le plus d'amitiés possibles.

 

Que peux-tu me dire à propos du livre The Dance of 1000 Faces ? Comment le décrirais-tu en quelques mots ?

The Dance of 1000 Faces, c'est une exposition en forme de livre. Une exposition qui contient des pages et des pages de mes carnets de croquis en regard de grandes fresques que j'ai réalisées un peu partout dans le monde. Ce livre est une sélection de peintures et de dessins, il condense les oeuvres que j'ai réalisées sur les deux dernières années et les présente sous la forme de cent pages d'images tout en couleurs. Des images qui, j'espère, feront danser les yeux et vibrer l'esprit des lecteurs. Ce livre est la meilleure façon que j'ai trouvée pour partager mon travail avec le public.

 

David Shillinglaw expose ses oeuvres à l'Openspace Paris du 20 au 26 octobre, dans le 11ème arrondissement de Paris. Il y sera présent le samedi 20 à 18h, pour le vernissage et le lancement du livre The Dance of 1000 Faces.

 

Traduction: Scae.