Tu as grandi dans la campagne environnant Osaka. Que peux-tu nous dire sur ton enfance et le milieu dans lequel tu as été elevé ?

Susumu Mukai : Au Japon, j'ai vécu dans beaucoup d'endroits avant que ma famille ne s'installe au Royaume-Uni (où il a ensuite étudié les Beaux-Arts, ndlr). J'ai ainsi habité à Chigasaki, à Nara et à Kobe. Ce sont toutes des grandes villes, mais lorsque nous étions à Nara, nous n'habitions pas dans un environnement très urbain mais dans une zone relativement proche de la nature. Nara est une ancienne capitale du Japon célèbre pour ses monuments historiques, son immense statue de Bouddha et son site archéologique où l'on exhume des ruines préhistoriques. Mais Nara est aussi connue pour être envahie de daims et de cerfs qui se trimballent librement tout autour de la ville. Ces animaux sont considérés comme sacrés et sont protégés en conséquence. Tout ça pour dire que mon environnement fut marqué par une nature généralement bien préservée. Je m'intéressais beaucoup aux animaux quand j'étais enfant, du coup, ce genre d'endroits était idéal pour moi. Je sortais beaucoup avec des amis, et nous faisions également beaucoup d'excursions en famille.

 

En tant que jeune Japonais, quels furent tes premiers contacts avec le monde de l'art ? Etais-tu particulièrement exposé à une culture artistique, mettons, "non-occidentale" ?

Oui, j'étais avant tout environné de représentations de divinités. Il s'agissait principalement de sculptures mettant en scènes des entités mythologiques, qu'elles soient dans les temples ou dans les autels dédiés aux cultes shintoïste et bouddhiste. Quand j'étais enfant, nous visitions très souvent ce genre d'endroits. D'ailleurs, je crois qu'il s'agit d'une pratique courante pour la majorité des familles japonaises, d'aller passer une journée comme ça à visiter temples, autels et divers lieux de culte. 

Comme je le mentionnais, j'aimais beaucoup les animaux, donc j'étais assez fan de livres sur les dinosaures ou sur les animaux sauvages et la faune en général. Je n'appréciais pas beaucoup les monstres japonais de science-fiction de type Godzilla. A mes yeux, ils n'étaient pas très convaincants et leur représentation manquait de subtilité pour qu'on puisse les prendre pour de vrais organismes vivants - je ne parle pas de leur aspect en particulier ni des effets spéciaux qui les accompagnaient, mais plutôt du concept-même qui les sous-tendait que je trouvais grossier.

Ceci dit, je suis maintenant plus ouvert d'esprit, et j'apprécie ces créatures pour ce qu'elles sont.

 

Tu as l'air d'avoir l'habitude de beaucoup voyager. Ca te vient de ton enfance, justement ?

Non, mais j'aimerais beaucoup faire encore plus de voyages. J'en ressens désormais le besoin bien plus fortement qu'avant. J'ai très envie de visiter des endroits inhabituels et des cultures différentes.

 

Et aujourd'hui, où et comment gagnes-tu ta vie au quotidien ?

Je vis à Londres et je tire mes revenus à la fois de la musique et de mon travail d'illustrateur.

 

Si tu trouves toujours le temps de faire de la musique, est-ce que ça veut dire que tu as l'intention de sortir un jour un nouvel album

Je viens tout juste de finir de travailler sur Life After Doomsday, un morceau composé en collaboration avec le joueur de steel-drum Fimber Bravo. Il figure sur Con-Fusion, son album que sort en ce moment le label Moshi Moshi. J'ai également travaillé sur le clip promo de l'album qu'a réalisé Alex Giomo. C'est une vidéo qui décrit métaphoriquement l'envol de l'humanité dans l'espace, à la recherche d'une nouvelle planète à coloniser après que la Terre est devenue inhabitable. Le concept de ce voyage reste toutefois joyeux et plein d'espoir face aux nouvelles possibilités que l'Univers nous offre. Et sinon oui, j'ai bel et bien l'intention de sortir un nouvel album.

 

 

Quelles sont tes occupations au jour le jour ?

Les banales activités du quotidien, rien de plus.

 

Quelques qualificatifs pour définir ton style artistique ?

Illustration, Science-Fiction, Fantasy

 

Quelles sont tes techniques de création favorites ? Te considères-tu comme un artiste "traditionnel" ?

Je travaille au crayon, au stylo, à la mine et à l'encre. En ce qui concerne Animas, j'ai aussi réalisé des modèles en terre cuite. J'irais même plus loin que dire que je travaille de manière traditionnelle - mes méthodes sont quasiment préhistoriques.

 

En 2003, tu étais plutôt "hype" avec ton premier album (devenu assez culte, ndlr) sur lequel figurent des remixs par des artistes comme Mr. Flash, non ? Pas trop de pression pour sortir le nouveau disque, alors ?

Je me sens plus comme un outsider que comme quelqu'un de branché, je n'ai jamais appartenu à un milieu musical en particulier. Non, je ne ressens pas de pression particulière, même si je viens bien finir par le sortir, ce nouvel album.

 

Est-ce que tu vois un rapport spécifique entre ta musique et ton travail d'illustration ?

J'aime les associer quand je le peux. Je pense qu'ils peuvent s'apporter mutuellement un éclairage différent, se donner de nouvelles perspectives l'un l'autre. Peut-être même que ces deux domaines interagissent ensemble et se confèrent une force et un sens inédits.

 

Dernièrement, tu as commencé à collaborer avec des marques de vêtements. Est-ce que ça veut dire que tu te vois travailler dans le stylisme ? Est-ce l'un de tes futurs projets ?

Avec un ami et collaborateur de longue date, nous avons produit une gamme de pulls en cachemire aux motifs tissés au sein de la matière. Nous n'avons fait qu'une petite quantité de modèles, tous d'excellente qualité; pour l'instant, nous les portons nous-mêmes.

 

Et le concept derrière Animas, c'est quoi ? Tu pourrais nous dire quelques mots sur ce que tu cherches à atteindre, graphiquement parlant ?

Ce projet peut-être partiellement considéré comme un hommage au paleoart, un domaine qui me fascinait quand j'étais jeune et qui est représenté par des illustrateurs tels que Zdenek Burian, Charles R. Knight ou encore Rudolph Zallinger. L'idée d'Animas, c'est d'évoquer les temps préhistoriques très anciens et en particulier le carbonifère, cette ère géologique datant d'il y a 300 millions d'années. On pense que le carbonifère correspond à la période où la Terre était le plus densément envahie par la végétation : à cette époque, il semblerait que la majorité des terres émergées était recouverte de forêts de fougères géantes et d'immenses plantes marécageuses, des plantes qui rejetaient une grande quantité d'oxygène dans l'atmosphère. En raison de cette forte concentration d'oxygène dans l'air ambiant, des arthropodes comme les insectes et les scolopendres atteignirent alors des dimensions gigantesques. La faune était également constituée d'une grande diversité d'amphibiens et de proto-reptiles. D'après ce que j'ai pu en lire, il paraît que cette époque a aussi connu des incendies géants cataclysmiques qui se propagaient sur toute la surface de la planète. Ainsi, il semblerait que la plupart du charbon dont nous disposons actuellement sur Terre se soit formé à cette période et se soit déposé en immenses couches, que l'on retrouve par exemple à des centaines de mètres sous nos océans (d'où le nom de cette ère, ndlr). Une explication avancée pour ce phénomène serait qu'au carbonifère, le bois était une toute nouvelle matière vivante qui venait d'évoluer à partir des fibres végétales; et comme les champignons et micro-organismes constituant les moisissures ont mis des dizaines de millions d'années avant d'évoluer au même stade que les plantes et d'être capable de transformer le bois (en le digérant et le faisant pourrir), en attendant, les arbres morts s'entassaient les uns sur les autres sans se décomposer. Résultat ? Ces fameux incendies dont le déclenchement était facilité par la concentration délirante en oxygène dans l'atmosphère, même dans un environnement de marécages saumâtres. Et donc cette immense quantité résiduelle de charbon, post-combustion.

 

Animas reprend cet environnement préhistorique et y plonge un groupe de personnes. Dans ce monde inexploré, ce groupe fait la rencontre d'une civilisation inconnue extrêmement avancée. A la suite de ce contact, les membres du groupe commencent à muter et régressent jusqu'à un stade primitif de l'humanité. Ils deviennent des hominidés sauvages, comme s'ils avaient entamé une rétro-évolution biologique.

Les oeuvres exposées se présentent comme des documents sur cette rencontre, la description de ce à quoi ces gens furent confrontés. Ces personnes subodorent qu'en réalité, elles n'ont pas vraiment traversé les âges pour atterrir au carbonifère par un processus qui leur a fait remonter le temps, mais plutôt qu'elles sont en train de visiter un endroit qui correspond à une mémoire génétique collective. Une sorte de psycho-voyage dans le temps. Le titre Animas fait donc écho à ces implications psychologiques.

 

L'exposition Animas se tiendra du 29 novembre 2012 au 25 janvier 2013 à la galerie 12Mail / Espace Red Bull, au 12 rue du Mail, 75002 Paris. Le vernissage aura lieu le jeudi 29 novembre de 18h à 21h. Plus d'infos ici.

 

 

Propos recueillis et traduits par Scae.