Quels furent tes premiers contacts avec le monde de la photographie ?

Baron Wolman : Mon cousin possédait un appareil photo. Je suis tombé amoureux de cet instrument, donc j'ai également cherché à m'en procurer un. A peine avais-je jeté un coup d'oeil à travers l'objectif de mon nouvel appareil que l'évidence s'imposa : je tenais ma destinée artistique entre mes mains.

 

A quel moment t'es tu donc véritablement rendu compte que ç'allait être ton métier ?

Pendant de nombreuses années, la photo fut un "simple" hobby pour moi, quoiqu'il s'agissait d'une activité très prenante que je pratiquais intensément, et avec sérieux. Je me trouvais à Berlin au début des années soixante lorsque fut érigé le mur. J'envoyai alors à la presse locale de ma ville natale un texte accompagné de photos documentant cet événement historique. Le journal publia absolument tout : chacune de mes photos, ainsi que mon texte dans son intégralité. Et la rédaction m'envoya un chèque en guise de rémunération pour mon travail. C'est à ce moment-ci que je pris conscience que ce qui n'était qu'un loisir pour moi pouvait facilement devenir mon activité professionnelle principale. Je m'y consacrai alors, et depuis, je ne suis jamais revenu en arrière. Je n'ai jamais émis le souhait d'exercer un quelconque autre travail. Et je peux m'estimer très heureux de vivre de ce qui demeure l'une de mes plus profondes passions.

 

Dans quel esprit fut fondé le magazine Rolling Stone ? Quels étaient ses objectifs ?

Au départ, l'idée présidant à la création du magazine était tout simplement une soif absolue de liberté éditoriale. Nous pouvions publier tout ce que nous voulions. Notre objectif était de transmettre à nos lecteurs tous les éléments constitutifs de l'univers qui faisait notre quotidien : la musique et les musiciens "alternatifs", la contre-culture hippie, les idées des libres-penseurs ainsi que celles de tout ceux qui étaient mus par le désir de changer la société. Même si le contenu était principalement axé sur la musique, nous nous préoccupions de sujets variés, et notamment de politique. Nous essayions de retranscrire la vérité telle qu'elle nous apparaissait à nos yeux, afin de mettre à nu l'hypocrisie et la corruption du gouvernement. Nous étions jeunes, enthousiastes, et nous voulions apporter notre pierre à l'édifice d'un monde meilleur.

 

Tu entamas ta collaboration avec Rolling Stone à l'âge de 30 ans. En quoi ton quotidien consistait-il exactement ? Sex, drugs 'n rock'n roll à tous les étages ?

Il ne fut jamais uniquement question de sex, drugs 'n rock'n roll, quoique ces thématiques étaient traitées intelligement. On ne pouvait pas vivre ou écrire dans les années soixante sans aborder ces sujets, mais ceux-ci étaient accessoires : ils faisaient simplement partie du décor, constituant la trame de fond de ce sur quoi nous enquêtions en tout premier lieu, à savoir les sphères musicale, politique et professionnelle de l'époque.

 

A quoi ressemblait alors ta relation avec toutes ces stars de la musique que tu fus amené à côtoyer ? Etait-elle avant tout professionnelle, ou surtout amicale ?

La plupart des relations que j'entretenais avec les musiciens étaient effectivement purement professionelles. Rolling Stone me donnait tellement de travail et de reportages à couvrir chaque jour, chaque semaine, chaque mois de l'année, que je n'avais nullement le temps de devenir ami avec chaque musicien que je pris en photo, quoi qu'il est vrai qu'avec certains d'entre eux, nous devinmes assez proches...

 

Qui était la rock star la plus fascinante que tu aies rencontrée ?

Jimi Hendrix.

 

Et la plus dingue ?

Frank Zappa. Mais sa folie était productive ; elle était “postive et créative”.

 

Quel fut le meilleur concert de ta vie ?

Woodstock. Et puis le Memphis Blues Festival aussi. Et enfin, l'incroyable série de concerts qu'organisa Bill Graham - des événements musicaux que l'on regroupe sous le nom des “Day On The Green concerts".

 

D'après toi, qu'est-ce qui faisait la spécifité de tes portraits à toi, par rapport à ceux d'autres photographes ?

Je m'intéressais du fond du coeur aux musiciens que je prenais en photo parce qu'ils étaient à l'origine des univers musicaux qui me ravissaient tant. Je voulais leur rendre la pareille en faisant de beaux portraits d'eux qui les représentaient avec dignité. Je pense qu'ils se rendaient compte que je me souciais réellement d'eux, du coup, ils étaient plutôt détendus, et la plupart du temps, il me donnaient naturellement tout ce dont j'avais besoin, voire plus. Un autre aspect fondamental est que je travaillais principalement avec des sources de lumière naturelles. Parce qu'une lumière naturelle permet bien entendu des portraits plus naturels.

 

Tu n'as jamais été un grand fan du travail en studio, n'est-ce pas ? Et pourquoi donc ?

Ce n'est pas tant que je n'aimais pas travailler en studio, c'est plutôt que je me considérais comme un reporter-photo. Et en tant que tel, je préférais donc être dehors à courir le vaste monde, plutôt qu'être confiné dans un studio.

 

En 1970, tu as lancé Rags, ton propre magazine de mode. Pourquoi la publication s'arrêta-t-elle dès 1971 ?

Nous entrâmes dans une grosse période de crise, et annonceurs comme distributeurs cessèrent subitement de payer leurs factures. C'est triste à dire, mais nous fûmes tout simplement rapidement à cours d'argent. Nous considérions que notre entreprise fut autant un succès artistique et médiatique qu'un échec commercial.

 

Y a-t-il une grande différence entre le monde de la mode et celui de la musique ?

Pas pour moi, non, pas vraiment. Tous les deux sont des milieux créatifs et photogéniques qui donnent plus de couleurs à la vie.

 

Que penses-tu de cette mode qu'a la photographie actuelle de souvent sur-employer le noir et blanc pour donner un air glamour ou arty à des sujets qui ne le sont pas forcément ?

Couleur ou noir et blanc, quelle importance ? Si, à la base, le sujet n'entre pas en résonance avec le spectateur, ce n'est de toutes façons pas une question de présentation formelle. On peut dire exactement la même chose d'Instagram.

 

Quelle est la photo dont tu es le plus fier ?

Je suis fier de tant de photos. Me demander celle dont je suis le plus fier, c'est comme me demander de choisir lequel de mes enfants est mon préféré...

 

En quelle mesure le monde de la photographie pro a-t-il changé depuis tes débuts ?

Je pourrai écrire un essai tout entier consacré aux changements qui ont eu lieu dans le monde de la photo depuis que j'y fis mes débuts : le passage de l'argentique au numérique, le passage d'un nombre plutôt restreint de photographes à la quasi-totalité de la population mondiale qui se mit à prendre en photo tout et tout le temps, le passage d'une perspective professionnelle raisonnable permettant de gagner sa vie relativement facilement en faisant de la photo (si tant est qu'on était travailleur et persévérant, bien sûr) à la très grande difficulté de faire de la photographie un métier rentable aujourd'hui, le passage d'une rémunération honnête pour l'utilisation d'une photo à une compensation aujourd'hui quasiment inexistante pour le même usage. Le monde de la photo tel qu'il se présente à l'heure actuelle est complètement nouveau ; aujourd'hui, je ne conseillerai plus à qui que ce soit de quitter un travail alimentaire pour se consacrer à la photo...

 

Es-tu nostalgique du bon vieux temps, en une certaine mesure ?

Oui, bien sûr. J'avais un accès illimité aux groupes, je pouvais facilement prendre en photos quelques uns des plus grands musiciens de la planète sans que qui que ce soit y trouve à redire, et je faisais partie d'un milieu unique au monde constitué de photographes spécialisés dans la presse musicale. Autant mon travail que moi-même étions respectés, et je gagnais bien ma vie en faisant ce que j'aimais faire, plutôt qu'en faisant ce que je devais faire. Ma vie fut merveilleuse, et heureusement, elle reste encore formidable aujourd'hui - en majeure partie, du moins.

 

++ Le site officiel de Baron Wolman.

++ Son dernier livre, Les Années d'Or du Rock, est toujours disponible en librairie.

++ "Baron Wolman saw the music", sa première exposition parisienne, se tient jusqu'au dimanche 16 février 2013 à la Galerie photo 12.

 

 

Questions: A.C // Traduction : Scae.