Tu as grandi à Jakarta, c’était comment? Est-ce que cette partie de ta vie influence ton travail?

Je ne sais pas si c’était spécifique à Jakarta, mais j’ai passé mon enfance à regarder des dessins animés, américains comme japonais, et à lire des BD's, dont les habituels Dragon Ball Z, Marvel etc. Peut-être que le mélange d’influences américaines et japonaises qu'on a là-bas ont influencé mon travail d’illustrateur. Mais j’ai vécu à Londres plus de la moitié de ma vie désormais, donc je pense que la majeure partie de ce que je crée est, en soi, probablement plus anglais que ce que je veux bien admettre. 

 

Tu retournes en Indonésie de temps en temps ? A quoi ressemble le milieu artistique local ?

Toute ma famille vit là-bas, donc j’y vais au moins une fois par an. La scène locale y semble convenable - je suis toutefois loin de la juger en expert, dans la mesure où j’y prête assez peu attention. D’après ce que j’en ai vu, il est difficile d’échapper à deux travers : soit au côté asiatique à l'exotisme volontairement exacerbé ; soit à la volonté d’être moderniste, dans un sens purement occidental. Ils nagent en plein dilemme. Mais les vraiment bons artistes issus de cet environnement n'en sont que d'autant plus forts et uniques : le contexte leur forge une identité semblable à nulle autre.

 

Qu’est ce qui t’as mené à l’illustration ?

Rien de particulier. J’en ai toujours fait, depuis les dessins sur mes cahiers d’écolier et tout ce qui va avec. C’est la seule chose que je fais naturellement et spontanément, et je ne m'en suis jamais lassé.

 

Tu as étudié à la Central Saint Martins School. Est-ce que tu recommanderais d'être étudiant en Art, ou tu étais juste trop occupé à faire la fête ?

Haha, ouais, les écoles d’Art, c’est bizarre. Pour être honnête, leur utilité dépend vraiment de ce que tu veux bien en faire. Je regrette de n’avoir pas plus rentabilisé mon temps passé là-bas. Je recommanderais sans aucune hésitation d'entamer des études en Art, mais seulement si c'est au service de projets concrets - et non si c’est simplement parce que ça fait cool d’y être ou d’en être diplômé. Parmi les diplômés de Central Saint Martins, on trouve vraiment très peu de Stella Mc Cartney. En revanche, il en sort une ribambelle d’anciens graphistes, gros, chauves et au chômage comme moi.

 

Quelle technique emploies-tu pour tes créations ? Est-ce que c’est toujours la même ? Tu peux nous parler de tes procédés de travail?

Je n’ai pas vraiment de technique à proprement parler. J’ai la chance de pouvoir à la fois dessiner et faire un peu de graphisme, de vidéo etc. J’appréhende chaque projet sans a priori, et j'examine quels sont les objectifs, sur quel genre d’images on joue, quel style on choisit... et j’essaye de mener le projet à son terme, plutôt que de vouloir à tout prix y imposer ma «patte». J’essaye d’être le plus flexible possible, pour le meilleur et pour le pire. Si, par exemple, je me trouve face à un projet qui ne nécessite pas d'illustration, alors je fais avec, sans pousser coûte que coûte vers le graphisme.

 

Tu aimes bien les couleurs vives et les typographies vintage, hein?

Seulement dans la mesure où ça correspond au projet ; j’ai aussi travaillé sur des trucs plus sombres, voire noirs, tout dépend. La typographie m’intéresse, et je n'ai de cesse de me documenter sur le sujet. Mes typos préférées sont toujours celles dont on ne pense jamais qu’elles ont été spécifiquement dessinées, celles auxquelles on est trop habitués. Comme par exemple Johnston, la police de caractères du métro londonien. Tout le monde passe devant tous les jours, mais la plupart des gens n’arrivent pas à apprécier sa beauté - et ses amusants petits détails, comme le fait que tous les point des  «i» et des «j» soient en forme de diamant. 

 

Tu t'inspires aussi bien de Botticelli que des comics américains. As-tu d’autres influences notables ?

Peut-être les mangas japonais ? Les dessins animés des années 80, aussi. Ca fait un peu gamin de dire ça. Je regarde également beaucoup de films, et j’essaye d’en apprendre davantage sur ce dont je ne sais pas grand'chose, comme l’architecture ou la mode. Je souhaite vraiment élargir mes connaissances dans ces domaines. 

 

Comment es-tu tombé sur Diplo ? C’est comment de bosser avec ce mec ?

Par pur hasard, j’ai rencontré son manager chez XL Recordings. J’ai des amis qui travaillent là-bas et leur bureau est juste en haut de ma rue. J’ai été présenté fortuitement et ils ont mentionné le travail en cours de Diplo, un projet musical, reggae, basé sur une BD futuriste : ça s’appelait Major Lazer, et j’ai demandé si je pouvais leur soumettre mon travail, histoire qu'ils jettent un coup d'oeil dessus. Dès le début, j'ai eu l'intime conviction que j’étais celui qu’il fallait pour le projet. J’étais persuadé que personne d’autre n’aurait pu correspondre davantage à ce qu'ils souhaitaient ! C’était comme le destin ou un truc du genre, et je suis vraiment heureux qu'eux aussi aient ressenti la même chose. J’aime ce projet. Diplo est le type le plus bosseur que je connaisse, le plus fou et le plus intelligent aussi. Il a des idées qui fusent façon syndrome de la Tourette - c’est comme ça que je le décris aux gens. Je reçois des emails de lui à 2h du matin me demandant de dessiner un panda qui tire sur un bong pour un flyer. 

 

Tu as travaillé pour Lightspeed Champion ou Major Lazer, et il semblerait qu'avec ton groupe Semifinalists, tu sois toi-même musicien. Est-ce que l’illustration t’intéresserait quand même si la musique n’existait pas ?

Je pense, oui. J’aime bien dessiner. C’est juste fort heureux que dans ce monde multimédia, la musique et les images aillent si bien ensemble. En un sens, je regrette l’époque où tu écoutais de la musique et tu te faisais tes propres idées de ce à quoi cette musique «ressemblait», mais c’était un autre monde. Je ne perçois pas ça comme étant quelque chose de positif ou négatif, c’est simplement intéressant. Je suis heureux de participer à cette nouvelle façon de présenter des idées, qu’elles soient toutes entremêlées et que la musique fasse partie de l’image et vice versa, tu vois ?

 

Les 5 albums que tu as le plus écoutés dans ta vie ?

La réponse la plus sincère, ce serait : (What's The Story) Morning Glory ? d'Oasis, Born In The USA de Bruce Springsteen, Older de George Michael, Purple Rain de Prince et We Are Floating In Space de Spiritualized Ladies and Gentlemen.

 

Tes 5 illustrations de pochette préférées de tous les temps ?

Celles de Peter Saville, comme OMD ou New Order ; les illus de Wilfred Limonious ; celles de Barney Bubbles ; celles Peter Blake bien sûr ; et étrangement, c'est Al Columbia, mon auteur de BD préféré, qui a fait la pochette de Give Up, l'album de The Postal Service. C’est la collaboration la plus improbable que j’aurais pu imaginer.

 

Tu as travaillé sur tellement de projets, y en a-t-il un dont tu es particulièrement fier?

Je pense qu’il est périlleux de tirer trop de fierté de ce qu’on fait. J’essaye de garder en tête le côté éphémère de chaque projet. Quand j’y pense, c’est fou d’avoir travaillé avec Bryan Ferry ou même avec Major Lazer, mais il faut aller de l’avant et essayer de ressentir plus d’enthousiasme que de fierté par rapport à ce qu’on a pu réaliser jusque là. Ce qui m'importe, c'est d'être pertinent.

 

Est-ce que tu as déjà refusé une commande, et si oui, pourquoi ?

Hmm, pas évident comme question. Je fais les choses si j’ai envie de les faire, ou si je pense que je peux produire quelque chose de bien pour tous les gens impliqués. Parfois, il est évident dès le début que je vais détester le projet, ou que celui-ci n’est pas intéressant. J’essaye parfois de travailler sur un projet et, pour une raison ou pour une autre, ça ne se passe pas bien ; ça ne colle pas, et personne n’est satisfait. Je n’ai pas vraiment de recette à ce sujet. Parfois, c'est simplement que je n’ai pas le temps. Je ne sais pas. Quand un projet fonctionne, tout va bien, et quand il ne fonctionne pas, tu n’as pas envie de travailler dessus de toutes façons. Je ne réfléchis pas vraiment à ce genre de choses. 

 

Tu peux nous décrire ta journée-type ? 

Ce qui fait aussi bien la saveur que la malédiction du genre de vie que je mène, c’est qu’il n’y a pas de journée-type. Je suis en freelance, donc je suis en permanence obsédé par le prochain boulot qui va tomber. Du coup, j'essaye de travailler le plus possible. Quand je suis sur un projet, je me lève, je prends un café, un bain, et après je bosse non-stop jusqu’à 2 ou 3h du matin. Quand je suis moins occupé, je vais lire des BD's, visiter des galeries ou des musées, me balader dans le parc, prendre un café quelque part. Je pense que ça fait du bien de recharger les batteries, de trouver d'autres sources d'inspiration et de ne pas être coupé de ce qu’il se passe dehors, dans le vaste monde.  

 

Comment décrirais-tu la scène artistique anglaise, et quelle relation entretiens-tu avec elle?

Je n’en fais pas vraiment partie, ou alors de façon marginale. Elle est très variée, avec plein de petits groupes de gens qui font diverses choses intéressantes. A Londres, il y a des trucs incroyables qui se font à Dalston ou Hackney. Un milieu artistique bourgeonnant émerge aussi dans le sud de Londres, vers Peckham - et puis il y a les grosses galeries et les trucs plus formels, type Royal College. Enfin, le monde de la mode y est également très présent. J’en fais en quelque sorte partie, via mes amis, et je m’y implique de temps à autre, mais je ne peux pas dire que je sois vraiment partie prenante d'un milieu bien spécifique.  

 

Est-ce que tu prévois de faire de plus en plus de réalisation?

Ouais, j’adorerais. J’espère en venir à de la réalisation proprement dite un de ces quatres. 

 

Un projet en cours dont tu aimerais nous parler?

Je suis en train de travailler avec SpaceDimensionController, mais aussi avec Lulu Kennedy (pour lui faire ses visuels), LULS (le groupe de mes amis dont je gère tout le côté visuel) et sur un dessin animé avec Major Lazer. A part ça, ma copine lance un magazine de photos/portraits que j’aide à finaliser, je travaille sur 1-800 Dinosaur, le nouvel label de James Blake… tout ce genre de trucs. Et j’espère bien que d’autres projets viendront s’ajouter à cet agenda. 

 

Où seras-tu dans 20 ans ?

Je serai dans le futur. 

 

++ Le site officiel de Ferry Gouw. Le prochain album de Major Lazer sortira le 15 avril.

 

 

Morgane Tachon.