Pourrais-tu nous expliquer le principe de ta série Animal Triste ?

Emilie HallardAnimal triste, c’est un autoportrait d’une époque de ma vie, une sorte de journal intime, mais plus fantasmé et romancé - je n'ai pas passé non plus toute ma vie à prendre en photo les gens pendant leurs parties de jambes en l’air (même si c’était bien).

 

Ta série est résumée par une locution latine : post coitum omne animal triste est. C’est plutôt relou à l’école, pourtant.

Ouais, j’avais 3 de moyenne au collège, je te le confirme, c’est relou. Mais les années passent… pourquoi cette locution alors ? ben y'avait pas mieux dans les autres langues… Et comme je ne suis pas super douée pour les titres, c’est mon homme qui me l’a soufflée à l’oreille.

 

Bref, tu as photographié le milieu underground barcelonais. Tu faisais quoi là-bas ?

Comme tout le monde, j’ai eu 10 jobs. J’ai fait une année de master, la plonge, de la trad, de l’événementiel, vendeuse, esthéticienne pour chiens, et puis des trucs passionnants : monter un festival photo, un collectif, un lieu, des expos… et je sortais beaucoup. Vraiment beaucoup.

 

Tu regardes le foot du coup ? Tu détestes Cristiano Ronaldo et adule Neymar ?

Non, ce qui est bien, c’est de boire des bières avec tes potes dans le bar de la Peña du FC Barcelona dans le Raval, et de mater les gens et de gueuler Visca el Barça !. Et puis de toujours dire que le Real, c’est de la merde. Pour le reste, ça n’a pas changé grand-chose à ma vie.

 

Barcelone, on se dit un peu que c’est la ville festive estivale, avec des filles et des garçons qui viennent d’avoir le bac et s’amusent pour la première/dernière fois de leur vie. Mais en regardant tes photos, ça n'a pas l’air d’être vraiment l’éclate…

Ah ouais, tu vois ça comme ça toi ? C'est vrai qu'il y a ça, plus les touristes bourrés de tout âge anglosaxons qui braillent sur les Ramblas, et puis le reste. Je suis arrivée à la fin des années dorées - avant que ça ne se transforme en parc d’attraction - mais ça reste ma ville, les retrouvailles y sont toujours exceptionnelles. Après, toutes les photos ne sont pas prises à Barcelone, certaines à Dortmund (où c’est pas l’éclate), d’autres en Pologne (où c’est pas toujours l’éclate), à Paris, en Asie… Mais surtout, c’est un travail artistique qui n’a pas pour volonté de retranscrire une réalité, et encore moins celle des touristes. C’est surtout un portrait de mes états d’âmes d’un moment X, de mon goût prononcé pour les bas-fonds et de la recherche du plaisir.

 

Il y a bien des fêtes, du sexe, mais tout revêt un aspect plus ou moins glauque. Tu cherches à retransmettre ce sentiment de désolation ? Pourquoi ?

Personnellement, je ne trouve pas ça glauque : j’aime bien les lieux et les ambiances dirty, les situations un peu rock’n’roll... Après, oui, ça ne respire pas la joie de vivre. Ce travail a souvent été une catharsis, d’où le côté plus romancé, qui m’a permis de ne pas trop péter les plombs à certains moments. Et puis, je sais pas, il y a sûrement des endroits que je trouverais beaux et pas toi.

 

Avant de te mettre à shooter, tu avais une idée de l’esthétisme que tu voulais donner à ta série ?

Cette série s’est construite sur 6/7 ans, donc il y a eu des évolutions. D’abord N&B très contrasté, le 3200 ASA est parfait pour la nuit, un langage très années 80 que j’affectionnais particulièrement, puis la couleur, histoire d’avancer, de raconter les choses autrement, d’adoucir un peu mon discours. Et ce grain que j’adorais.

 

Des influences peut-être ? En regardant tes photos, on pense à la lignée de Nan Goldin.

Ma première influence et mon maître, c’est Daido Moriyama, et après, une grosse influence d’Anders Petersen. Nan Goldin, dans le genre, c’est un peu notre mère à tous, mais elle n’a pas eu une influence majeure sur l’esthétique de mes photos. Et puis d’Agata, qui n’a pas été une influence en soi mais qui a su me poser les vraies bonnes questions et me faire avancer vers mon travail actuel.

 

Du point de vue technique, comment tu décrirais ton travail ?

Animal Triste, c’est l’absence de techniques par excellence, tu shootes au flash, à l’aveugle parfois, c’est instinctif et vivant mais tu sais très bien ce que tu recherches, et heureusement.

 

Tu shootes avec quoi d’ailleurs ?

Pour Animal Triste, en argentique avec principalement un Contax T2. Aujourd’hui, je suis au numérique.

 

Comment tu décrirais Barcelone en trois mots ?

Retour au bled.

 

Et Paris, ça t’intéresse pas esthétiquement ?

Pas trop à vrai dire : un peu trop léché pour moi. Mais en fait, c’est pas tellement la question. J’ai terminé Animal Triste et d’explorer le style du journal intime avant d’arriver à Paris, il y a deux ans. Mon travail ne porte aujourd’hui que sur l’humain, le corps et la mise à nu. Et pour le coup, je travaille surtout ici.

 

Là comme ça, c’est quoi la prochaine ville idéale pour une série de photos ?

Mexico DF, tiens, ça tombe bien, c’est ma prochaine destination !

 

Ce serait quoi la bande-son idéale de ta série ?

Micah P. Hinson and the Pioneer Saboteurs

 

Tu peux nous parler un peu du Paris Photobook Club ?

C’est une rencontre mensuelle de geeks et de passionnés autour du livre photo, où on dépoussière nos bibliothèques en apportant tous un livre photo sur le thème choisi - le tout dans une ambiance très à la cool. Nous venons de lancer le festival Le PhotobookFest qui se déroulera du 15 au 17 novembre, avec une expo, des sessions de Photobook DJ (oui, oui, tu as bien lu photobook DJ), des signatures, des rencontres informelles, un workshop etc. Ça va être top ! Toute l’info sur le blog du Paris Photobook Club ! Merci pour cette minute de publicité !

 

Tu compares ton projet à un poème. Si tu devais en choisir un pour le représenter, ce serait lequel ?

Le seul poème dont je me souvienne est Le serpent qui danse, de Baudelaire. Après relecture sur Google, je te le confirme.

 

Tu peux nous parler un peu de tes projets actuels et futurs ? Des idées en tête ?

Comme effleuré précédemment, je travaille depuis plus d’un an sur mon projet Les Corps Incorruptibles, une série de portrait nus. Je parle moins de moi et plus des autres. Et c’est bien comme ça. Et c’est un projet qui me rend très heureuse car je fais de très belles rencontres. D’ailleurs, Lecteur, je cherche toujours des modèles. Call me, surtout si t’es pas un top model et que t’as toujours voulu poser nu pour moi.

 

C’est toi l’animal triste ? Tu le décrirais comment, cet animal ?

C'est moi l’animal triste. Ursidé noir et blanc avec une crête rose élevé au tourteau fromager. Son pelage épais le protège fort bien contre le froid. Il ne vit que dans les bas-fonds et se nourrit exclusivement de bières, de pizzas et de vieilles roulées (et de concombre-tomate avant de retourner au bled, faut pas se leurrer). On le trouve souvent en compagnie de l’écureuil roux dans des concerts garage dans une bonne salle du 19e, dans un bar skin de Ménilmontant qu’on ne citera pas, et au fond de leur tanière.

 

++ Emilie Hallard expose sa série Animal Triste à l'Espace B, dans le 19ème, jusqu'au 9 novembre.

++ Vous retrouverez l'actualité du PhotobookFest sur le blog du Paris Photobook Club.