Tu as passé ton enfance à Calgary, comment pourrais-tu décrire cette ville et le temps que tu as passé là-bas ?

Geoff McFetridge: Calgary est un endroit très intéressant pour y grandir. Je suis arrivé ici de St. Albert, Alberta, une ville encore plus petite, où je passais beaucoup de temps dans les prairies à jouer dans les marais (appelés «slews») et les hautes herbes. Je me souviens d'une année où tout le quartier a été envahi par des chenilles. Quand nous sommes arrivés à Calgary, on vivait dans une banlieue qui venait juste d’être construite, derrière nous il y avait des pâturages à l'infini... Il n'y avait que des routes, aucune maison à certains endroits. Après, la banlieue s'est de plus en plus étendue. J'ai vraiment grandi au milieu de nulle part. Il n'y avait pas d'histoire, quant à la culture il fallait vraiment le vouloir pour la trouver, ce que j'ai fait. Skateboard, musique hardcore, ce genre de choses s'est développé en dehors des banlieues dans toute l'Amérique du Nord.

 

C'est vrai que la plupart des Canadiens détestent les Québécois (ou est-ce seulement le cas du musicien Mac DeMarco qu'on a interviewé récemment)?

Oh non, je ne pense pas. Calgary était tellement isolé de quasiment tout le reste du Canada, c'est l'équivalent du Texas pour les États-Unis, ou quelque chose du même ordre. Il y avait de gens de partout à Calgary, mais ils étaient tous ingénieurs. Des gens très ennuyeux qui venaient d'Alberta violer la terre pour l'huile et le charbon. Personne parmi ceux que je connaissais ne détestait les Québécois, Calgary était surtout influencé par les US. Le seul endroit qui m’intéressait, c'était la Californie.

 

Écoutes-tu des groupes canadiens (excepté Céline Dion bien sûr) ?

Bien sûr, la musique live a été très importante pour moi dans ma jeunesse. J'ai vu des petits groupes locaux incroyables qui valent la peine d'être "googlés" : The Smalls, Beyond Possession, SNFU, No Rebate, Bad Housekeeping… Plus tard, ça a été Sloan, New Pornographers & Neko Case - et bien évidemment Arcade Fire.

 

Qu'est-ce qui t'a plu dans l'art ?

J'ai toujours dessiné, mais l'élément déclencheur a vraiment été de faire des magazines au lycée. Ça m'a ouvert à quelque chose qui n'était ni commercial, ni intégralement issu des Beaux-Arts.

 

Quels sont les artistes que tu admires le plus ?

Saul Steinberg, David Hockney, Barry McGee, Chris Johannson, Bruce Nauman (ses propos plus que son travail), Keith Haring, Alex Katz, John Wesley...

 

Si tu avais passé ton enfance à New-York, penses tu que ton art aurait été différent ? Penses tu que l'environnement influence la création ?

Bien sûr que mon art aurait été différent, et je pense aussi que j'aurais envisagé mon travail d'une toute autre manière... J'aurais été entouré plus tôt d'artistes, et j'aurais peut-être choisi cette voie plus tôt. Je n'en connaissais aucun, je pensais d'une certaine manière qu'il me fallait trouver un métier et j'avais vraiment besoin d'inventer une vie qui me correspondait. Mais j'ai été surpris à maintes reprises par le fait que les gens sont vraiment ce qu'ils sont, indépendamment de leur milieu. Beaucoup de mes amis sont de New-York ou de Los Angeles, et on a grandi en aimant les mêmes choses, on se ressemble tellement… alors que je viens pour ma part du trou du cul du monde. On a fait beaucoup de choses similaires au même moment. Si j'avais grandi à New-York, je n'aurais pas été un aussi bon skieur par exemple.

 


Last Leaf de OK Go (2010), dont Geoff a réalisé les visuels

 

Tu as déménagé à Los Angeles. A quoi ressemble le milieu artistique là-bas comparé à celui de New-York ?

Je ne sais vraiment pas, je ne suis pas sûr de faire partie du milieu artistique de là-bas. Je connais beaucoup de gens qui font des trucs, mais c'est plus comme un donut où le milieu artistique serait le trou central.

 

Tu as été le directeur artistique du Grand Royal Magazine durant deux ans. Qu'est-ce que cette expérience t'as appris ?

1) Je ne suis pas un vrai graphiste dans le sens "mise en page de magazine".

2) Pouvoir me connecter à quelque chose que les gens ont compris (les Beastie Boysss !) m'a ouvert des opportunités que mon travail en lui-même ne me permettait pas. Le monde de la culture qui connecte, s'étend et irradie, a été une chose puissante à voir en action. Le Grand Royal Magazine m'a vraiment ouvert des portes. J'ai vu que c'était quelque chose dont je devais me servir.

3) J'ai du prendre une décision (voir 1.) sur ce que j'allais faire en tant qu'artiste. J'avais besoin de me focaliser sur ce dans quoi j'étais bon.

 

Comment étaient les Beastie Boys ? Honnêtement ?

J'ai seulement rencontré Mike D. Je crois qu'on a échangé des mails avec Yauch une fois il y a quelques années. Mike voulait vraiment devenir un businessman, peut-être construire un empire ? Les personnes que j'ai rencontrées grâce au magazine et qui ont eu un vrai impact sur moi n'ont pas été les Beastie Boys. Ce sont Mark Lewna ou Sofia Coppola et, bien après, Spike Jonze. J'ai rencontré certains de mes meilleurs amis (Ian Rogers et Paul Hastings) grâce au magazine.

 

Est-ce que ces années ont été des années sauvages ou des années de boulot ?

Les deux. C'était vraiment fou, avec du travail et beaucoup de fun. Je vivais avec 10 000 dollars par an. J'ai rencontré ma femme actuelle et eu ma première exposition. Je faisais de l'Art et du skate tout le temps, je ne dormais jamais.

 

Tu as bossé avec Sofia Coppola, c'était comment ?

Sofia est incroyable. J'ai travaillé avec elle des années. Je faisais des designs pour Milk Fed, sa ligne de vêtements. C'était génial de bosser avec elle, de voir sa créativité prendre forme. En dehors de ça, j'ai vu le manifeste de Virgin Suicides, et après j'ai pu travailler dessus, faire des posters etc. C'était une expérience incroyable.

 

Quel est ton film préféré de Coppola ?

Virgin Suicides.

 

Y a-t-il un directeur qui t'inspire particulièrement ?

Werner Herzog. Je l'ai vu parler au Cal Arts et ça a changé ma vie. Spike Jonze est l'une des personnes qui compte le plus pour moi ainsi qu'un ami, mais il m'a aussi énormément influencé durant des années et fut d'un grand soutien.

 

Travail de Geoff McFetridge sur Golden Cage de The Whitest Boy Alive


Dans tes travaux, tu sembles être obsédé par les mains. Pourquoi ?

J'imagine que je suis à la recherche d'images qui seront des sources inépuisables de sens différents. Des images qui sont si familières qu'elles en deviennent triviales… Des objets qui font presque partie de l'alphabet. Qu'est-ce qui pourrait être plus quelconque que le bout de nos bras ? Je suis si lassé des mains, mais elles reviennent en permanence dans mon travail.


C'est comme ça que tu définis ton travail : «être totalement réducteur». Est-ce que tu te forces à ne pas aller trop dans le détail ? Est-ce plus difficile ?

Non, ça me vient très naturellement. Je suis plus productif quand je simplifie.


Est-ce que tu travailles de la même manière lorsque tu fais des clips musicaux ?

Les clips sont issus de l'écriture et écrire est un travail de simplification. Il y a tellement de mots dans la langue. A partir de l'écrit, je dessine des storyboards détaillés. Je n'utilise aucune autre référence et je ne connais vraiment rien de la réalisation, alors mes vidéos sont des sortes d'extraterrestres. Si je pouvais mener deux vies (et que je n'avais pas d'enfant), j'en passerais une à travailler plus sur la vidéo, mais j'ai dû mettre ça un peu de côté pour ne pas être trop occupé dans ma première vie.

 

Est-ce que tu as aimé le film Beautiful Losers ?

Je l'ai aimé. Je m'intéresse vraiment à ces gens. Ce sont mes semblables. J'aurais aimé qu'Aaron (Rose, ndlr) mette sa vie, son parcours dans le film. C'est comme un grand trou béant dans la narration. Son histoire est vraiment folle, et pourtant c'est une histoire vraie. Je ne lui en ai jamais parlé, c'est quelqu'un de réservé et je respecte ça.


Est-ce que tu te sens proche des autres artistes dans le film comme Shepard Fairey, Ed Templeton ou Harmony Korine ? Est-ce que tu as le sentiment d'avoir fait partie – et peut-être de faire encore partie – d'une certaine scène ?

Ed, Chris, Barry, Brian (Kaws, ndlr), Thomas Campbell, Jo Jackson, Spike et Mike Mills sont réellement mes amis, même si je ne vois pas beaucoup certains d'entre eux. On peut voir comment les membres de cette scène prennent leur indépendance. Nous partageons toujours des galeries, mais les gens ont tendance à se disperser avec le temps. C'est intéressant de le constater, nous savions tous que ça allait arriver. Je sais que ce que je fais a  beaucoup changé depuis l'époque de Beautiful Losers. J'ai l'impression que je commence tout juste à aller à l'essentiel et à faire de mon travail quelque chose de vital, alors que Brian, Barry et Chris le faisaient déja de manière aboutie à cette période.


Dirais-tu que l'Art est utile ?

Yeah. Je pense que l'Art nous relie.


Dans ton travail, tu dois souvent être seul. Es-tu un homme solitaire, toujours calme et regardant au loin, comme Heath Ledger dans Brokeback Mountain ?

Quel film fantastique ! Une chose à savoir sur moi : je souris beaucoup. Si je pouvais être solitaire, je le serais, mais j'ai une famille, un assistant, des gens passent en permanence dans mon studio et mon studio a très peu de murs. Alors je suis comme Heath Ledger, je regarde au loin, mais je suis en train de parler au téléphone et il y a des snacks dans mon sac à dos.


Y a-t-il des artistes français que tu aimes ?

Louise Bourgeois… Je tiens juste à le dire : j'aime la France. Nous allons à Biarritz tous les ans pour surfer.

 

Est-ce que tu as peur du manque d'inspiration parfois ?

Je ne dirais pas vraiment "peur"… Cette pression, pour avoir de l'inspiration, c'est ce que j'utilise… comme inspiration.


Quels sont tes projets pour l'année prochaine ?

Je prépare une exposition dans la Galerie V1 qui ouvre ses portes en mars à Copenhague.

 

++ Le Tumblr de Geoff McFetridge.

++ L'artiste est exposé dans le cadre de l'exposition Kiblind dont on vous a déjà parlé ici à partir du jeudi 16 janvier au Point Éphémère. Avec vernissage le 15 janvier.