Tu as pas mal de tatouages et quelques piercings – ton petit corps a déjà subi pas mal d'assauts, non ?

Faustine Tarmasz : Ouais, il y a pas mal de piercings que j'ai reniés. Sinon les tatouages, ça vient au fur et à mesure : on s'en fait soi-même, et puis on rencontre des copains... ça peut aller très vite. Mais j'essaye de me restreindre un peu, de pas être trop chargée non plus. Je suis quand même encore assez jeune et j'ai pas envie de constater qu'à 27 ans, j'aurai plus de place sur mon corps.

Et ça t'a pris quand, cette lubie de détruire ce que notre seigneur t'avait donné ?

J'avais 17 ans, c'était vraiment des trucs tout pourris qui sont recouverts depuis, des expériences pas très glorieuses, vraiment.

 

Tu peux nous en parler ?

Mmmmmoui, alors tu vois, là ? Sous les deux loups, il y a deux étoiles. Si on le sait on ne voit que ça. Et pareil derrière, j'ai un truc qui est caché sous un gros aplat de noir. Je sais pas pourquoi j'ai fait ça quand j'étais jeune...

 

Mais c'est un truc d'émo, les étoiles, non ?
Honnêtement, je peux pas t'expliquer. J'arrive même pas me souvenir pourquoi j'ai eu envie de faire ça un jour.

 

Tu n'as pas fait de la tecktonik ou un truc comme ça ?

Non non non ! Je sais pas du tout... En fait, c'est ma mère qui s'est fait tatouer la première, et elle était la première cliente d'un tatoueur dans un bled paumé où j'habitais en Bourgogne. Elle m'a dit qu'il voulait bien faire des tatouages gratuits... Du coup j'ai dit ouais, moi j'en veux ! J'y suis allée avec les trois idées que j'avais et il me les a faites gratos en une journée, et voilà...

 

 

Ta mère s'est fait tatouer avant toi et t'a incitée à faire pareil... Tu es consciente que c'est un peu saugrenu, non ?

Nan mais elle a un seul truc, c'est une sorte de soleil avec des rayons noirs... c'est un peu tribal. Nan, pas vraiment tribal, enfin pas trop, enfin ça passe encore, quoi.

 

Et le truc que tu as recouvert dans ton dos ?

C'est un petit poisson avec un chapeau haut de forme et un cache-oeil, et en dessous une bannière sur laquelle il y a écrit Pirate. C'est franchement moche, quoi. Mais il faut avoir cette expérience-là pour être objectif dans ton boulot. Y a des gens qui disent qu'ils ne regretteront jamais leurs tatouages... C'est pas vrai ! Y a toujours un ou deux tatouages dans le lot que tu vas regretter. Mais c'est pas grave, on fait avec.

 

Oui, à plus forte raison quand tu fais ça alors que tu es encore au lycée. Tout le monde te dit que tes goûts vont évoluer, mais toi tu est persuadé que non. Tu es absolument convaincu que JAMAIS tu ne cesseras d'aimer Linkin Park et les mèches rouges de part et d'autre du visage.

Mais bien sûr. C'est des trucs qui se tassent avec l'âge. Moi, je tatoue pas les gens de moins de 18 ans. En plus du truc légal – t'as pas le droit de le faire, sauf avec l'autorisation des parents –, c'est vrai que tu fais un peu n'importe quoi pour te faire remarquer au lycée. Avant 20 ans, tes idées, c'est le plus souvent des trucs d'un goût très douteux. Après, il y a aussi des gens qui ne regrettent pas du tout des trucs un peu moches et qui disent ouais c'est bon, ça appartenait à une époque.

 

Tu as déjà recouvert ce genre de tatouages honteux chez d'autres gens ?

Pas beaucoup parce qu'en fait c'est une grosse contrainte et j'ai la flemme... Il faut trouver un truc qui colle bien, déjà que pour les miens j'ai eu du mal, donc j'avoue qu'en général, je me défais de cette responsabilité-là et je refuse. Tu peux pas avoir la même créativité en recouvrant un truc, parce que t'es souvent obligé d'avoir un gros aplat, des choses qui, stylistiquement, ne vont pas du tout avec le reste de mon travail.

 

(Ici, l'enregistrement s'est mystérieusement interrompu pendant un quart d'heure alors que l'indicateur de batterie était encore loin de zéro. Faustine m'a parlé de ses débuts en tatouage, de l'apprentissage du métier, de la hiérarchie entre maîtres et apprentis et des risques qu'encourent ceux qui ne respectent pas cette hiérarchie, ndlr)

 

Putain, c'est super étrange, théoriquement j'avais encore de la batterie... C'est peut-être un coup des annunakis. Ou de l'opus dei. C'est vraiment bizarre.

C'est peut-être le syndicat des tatoueurs qui a voulu me bâillonner. Je suis en train de balancer des secrets trop confidentieeeels !

 

(voir le dessin original ici)

 

C'est quoi les premiers motifs que tu as tatoués ?

J'avais mis une annonce sur mon blog, et donc j'ai eu un certain nombre de requêtes de personnes que je connaissais pas et qui m'ont demandé des motifs précis... En partie, c'était des choses que j'avais déjà dessinées, et puis une ou deux autre personne m'ont commandé des motifs. Des trucs un peu comme je fais maintenant, un peu abstraits, des sortes de grigris, et puis des petits monstres, des singes, des animaux.

 

Et pourquoi avoir décidé de ne plus prendre de commandes ?

Maintenant, je fais mes flashes, et puis les gens tapent dedans s'ils veulent. Sinon, honnêtement, ça me prendrait trop de temps. Je préfère continuer à bosser le dessin à côté pour prendre encore du niveau et progresser le plus possible. Si je prenais des commandes, il faudrait que je fasse un temps plein. Et c'est pas ce que je veux.

À quoi ressemble ton rythme, alors ?
Une semaine par mois, je tatoue dans un salon, Sweet Needle, et les trois autres semaines, je dessine, je m'occupe de mes projets. Les tatouages que je fais, c'est des flashes, mais je dois les préparer quand même, réadapter des dessins, donc je fais ça pendant les trois autres semaines. Je fais pas juste un décalquage, il y a quand même un travail pour que ça s'incruste bien sur l'endroit. Et le reste du temps c'est mes projets quoi. Je travaille chez moi.

 

 

Tu n'es plus étudiante alors ?

Ça fait deux ans que je n'étudie plus. Le dernier truc que j'ai fait, c'était un cursus d'illustration à Corvisart. En même temps que ça, je commençais déjà un peu le tatouage, et ça me suffisait pour avoir des revenus pour me payer un loyer et vivre. En fait, je n'aime pas trop l'école. Quand j'ai vu que j'arrivais à me débrouiller comme je voulais, je me suis dit allez hop, je me lance. Et c'est surtout que je me suis fait jeter de plein d'écoles d'art. J'avais tenté Estienne, j'avais tenté les Arts Déco, j'étais arrivée en dernière épreuve, mais ça n'a pas marché, au final. Et puis j'ai réalisé que passer quatre ou cinq ans à étudier le dessin, je pouvais aussi le faire toute seule chez moi. Ça sonne un peu prétentieux, mais c'est juste que quitte à devoir vraiment bosser sur mon dessin, mon trait et tout, je préfère le faire toute seule, sans horaires, plutôt que de devoir me bouger tous les jours et devoir aller supporter d'autres gens.

 

Et tu arrives à t'imposer cette discipline ? On peut critiquer l'enseignement académique, ce qu'on t'apprend dans les formations et tout, mais ça t'oblige quand même à être présent à heures fixes, à produire régulièrement, et ça t'apporte à une rigueur qui peut être difficile à s'imposer à soi-même quand on n'a pas de cadre. 

En fait, pour moi, il n'y a pas de rigueur à avoir puisque quand je rentre chez moi, je dessine, ça vient naturellement, c'est pas un truc que je suis obligée de m'imposer. Bien sûr, parfois il faut que je me pousse un peu quand ça va pas. Mais quand j'étais à Corvisart, le truc qui me choquait pas mal, c'est qu'il y a des gens qui venaient aux horaires de cours et quand ils rentraient chez eux, ils arrêtaient de bosser. Ils ne faisaient rien du week-end, et le lundi ils revenaient en cours, et ils se remettaient à dessiner, ils reprenaient là où ils s'étaient arrêtés. Pour moi, ça, c'est complètement impensable ; parce que quand tu fais du dessin, c'est un truc que tu fais tout le temps. J'ai pas besoin de m'imposer une rigueur. Mais il faut dire que je suis pas mal habituée à bosser toute seule parce que j'ai pas été à l'école jusqu'à 11 ans. C'est ma mère qui nous faisait l'école, avec mes frères et moi. Donc j'ai toujours eu l'habitude de me démerder. J'avoue que ça m'a beaucoup appris. Moi, franchement, entre devoir se mettre un coup de pied au cul de temps en temps et devoir se lever tous les jours à des horaires chiants pour aller suivre des cours qui t'intéressent pas forcément avec des gens qui t'insupportent... Le choix est vite fait.

 

 

Est-ce que tu as déjà commis des bourdes en tatouant des gens ?

Quand j'ai fait mes premiers tatouages, ils étaient pas très réussis, mais c'était surtout lié à mes aiguilles qui étaient trop fines... Heureusement, c'est des trucs qui sont rattrapables. Je crois pas avoir fait de trucs trop mauvais. En tout cas jamais personne n'est venu se plaindre.

 

Jamais d'accident alors ?

Non mais c'est difficile d'avoir un accident quand même. Souvent, les gens me demandent ce qui se passe si on dérape par exemple. Mais déjà comme c'est tellement galère de faire un trait régulier, il faut s'appliquer à mort, et c'est presque impossible que tu dérapes et qu'en plus, ça marque le trait. La seule chose, c'est qu'en fonction de l'écart que tu laisses entre les lignes, ça peut bouger avec le temps. Mais ça peut se reprendre, je fais régulièrement des retouches. Ou alors il y a des petits trous qui se forment dans le tatouage. Bref, en général je suis quand même amenée à revoir mes tatouages après les avoir faits. Évidemment, il y en a pas mal qui se baladent dans la nature et dont je ne sais pas ce qu'ils sont devenus. Mais je n'ai pas connaissance d'accidents.

 

Qu'est-ce qu'il a de fondamentalement différent entre dessiner sur du papier avec de l'encre, de l'aquarelle etc, et dessiner sur de la peau humaine ? C'est quoi les contraintes de ce support vivant ?

Le truc chouette pour moi, le premier avantage que je vois, c'est que c'est un truc vachement social, tu rencontres plein de monde. Tu parles avec plein de gens de milieux différents, et moi c'est un truc qui m'enrichit vachement. Parce que si je m'écoutais, je resterais tout le temps dans ma chambre, à mon bureau, en écoutant la radio. Après, les contraintes, c'est que t'as pas autant de possibilités que sur du papier. Le dermographe c'est assez lourd, la peau saigne, ça suinte, ça transpire, la personne bouge, elle a mal... C'est pas évident, quoi.

 

 

De manière générale, tu te définis plutôt comme une tatoueuse ou comme une illustratrice qui dessine occasionnellement sur de la peau ? Où se situent tes sources d'inspiration ?

Moi je me définis tout autant comme tatoueuse et illustratrice. Y a plein de tatoueurs que j'admire, il y a plein de gens qui arrivent avec leur patte, des gens hyper talentueux. En France, y a un gars qui s'appelle Joe Moo, en Allemagne – à Berlin, d'ailleurs –, un type absolument génial, Peter Aurisch... c'est des mecs qui ont des styles vachement marqués. Tu sais, moi, avant, je ne connaissais du tatouage que ce que je voyais sur la plage, des couchers de soleil avec des dauphins dégueulasses. Mais en fait, tu peux faire autant de choses sur la peau qu'en dessin, c'est ça qui est intéressant.

 

En dehors des tatouages, qu'est-ce que tu as comme inspirations graphiques ?
Je m'inspire beaucoup des trucs médiévaux. Et de la mythologie. Et après, dans les trucs plus récents, il y a par exemple Mike Mignola, le mec qui fait Hellboy. J'aime beaucoup, autant pour le graphisme que pour l'univers. Ou encore Sergio Toppi, qui fait de la bande dessinée. Et pas mal d'illustrateurs. De manière générale, j'aime beaucoup les trucs très statiques, très posés, genre avant la découverte de la perspective. J'aime bien les trucs qui sont complètement affranchis de ce qui est dimensions, anatomie... Les manuscrits avec les enluminures... Ou les tableaux sur lesquels les mécènes sont super grands et les autres tout petits, j'adore. On a tous l’œil biaisé par le réel.

 

Et surtout les possibilités de faire des choses en 3d, chiadées, hyper réalistes... c'est pas forcément ce qu'il y a de plus intéressant. J'ai en tête une couv façon magazine féminin que tu as faite, les proportions n'ont aucun sens, ça permet d'exprimer beaucoup plus.

Oui, et c'est quand même plus rigolo.

 

Crêve Charogne, un fanzine spécialement pour filles de Tarmasz, Elosterv, Mirion Malle et KKRO.

 

Et là tu pars au Brésil la semaine prochaine alors ? Quelle mouche t'a piquée, qu'est-ce que tu vas faire là-bas ?

Ben en fait on discutait avec Alex (Encre Mécanique), et on s'est rendu compte qu'on avait plein de gens qui nous suivaient au Brésil, on savait pas trop pourquoi. On avait un contact au Brésil, un tatoueur, du coup je me suis dit, ben tiens, ça serait une bonne occasion d'y aller. Et j'ai proposé à Alex, puis on en a parlé avec Gaëlle (Capitaine Plum), et elle nous a dit qu'elle trouvait l'idée cool. On a monté ce projet petit à petit, on a commencé à y penser en janvier en fait, et du coup je me suis démerdé pour trouver des salons, des contacts là-bas, j'ai tout organisé moi-même parce que j'aime bien organiser des trucs, et voilà. J'espère que ça va le faire et qu'il y aura pas d'accrocs, parce que ça serait tout ma faute... Mais si on réussit je serai bien contente, parce que c'est un peu ambitieux, pour une première fois à l'étranger, d'aller direct au Brésil.

 

Vous y allez tous ensemble ?

Oui on va aller dans quatre villes, et on sera hébergés gratuitement par des gens à qui on fera des tatouages en échange. Des mecs des salons dans lesquels on va bosser. Donc on va faire un petit tour pendant quatre semaines, On va voir pas mal de trucs, j'espère qu'on aura le temps un peu de visiter. Moi j'ai pris pas mal de rendez-vous, j'aurais du en prendre moins peut-être...

 

Et pour le matos vous allez faire comment ? Vous transporterez tout avec vous ?

Le matériel personnel on emmène, mais sinon les tubes jetables, les aiguilles et les trucs comme ça, on les a là-bas, ils nous les filent. Donc voilà, ça va être chouette... C'est mon premier voyage toute seule, quoi ! Je suis déjà allée quatre ou cinq fois au Brésil parce qu'avant on habitait en Guyane Française, donc parfois même juste pour le week-end on traversait la frontière et on allait là-bas.

 

Tu y as habité longtemps ?

Deux ou trois ans, j'y ai fait mon lycée. Donc je connais déjà un peu le Brésil ; en revanche, je ne connais aucune des villes où on va aller, donc je suis très curieuse ! C'est un peu plus relax que si c'était un pays complètement inconnu. Et puis j'ai quand même beaucoup voyagé avec ma mère, on a aussi été en Amérique du Sud par exemple, vu qu'on était pas loin. Mais là c'est mon premier voyage entièrement organisé moi-même. Je suis un peu stressée... alors que je ne le suis pas, d'habitude. C'est un peu quitte ou double, quoi.

 

Alors on croise les doigts pour toi. Bon voyage, petite Tarmouze.

 

 

++ Le Tumblr, le blog et la page Facebook de Tarmasz.