Comment as-tu été amené à travailler pour Stones Throw ?
Jeff Jank : J'ai grandi dans la Bay Area, notamment à Berkeley, Oakland et San José. Dans l'une des écoles que j'ai fréquentées, j'ai rencontré Peanut Butter Wolf, avec lequel je suis resté en contact. À la fin des années 90, peu de temps après qu'il eut monté Stones Throw, j'ai commencé à faire quelques pochettes de disques pour ses artistes et en 2000, au moment où le label s'est installé à Los Angeles, j'ai été engagé à temps plein. Disons que je suis une sorte de « directeur artistique » bien que je n'aie pas vraiment de titre officiel, et c'est également moi qui gère le site Internet de Stones Throw. J'ai moi-même fait de la musique pendant de longues années (notamment sous le nom de Captain Funkaho, ndlr). Mon amour pour la musique et le fait de savoir comment fonctionne un musicien m'aident à raconter des histoires à travers les pochettes de disques que je crée.

Considères-tu que ton art est menacé par la révolution digitale ?
Jeff Jank : L'industrie de la musique dans sa globalité est menacée. Si je créais des pochettes de disques exclusivement en freelance ou exclusivement pour des majors, je pourrais me sentir menacé par la révolution digitale, mais ce n'est pas mon cas. Stones Throw est un label indépendant et nous continuerons à sortir des vinyles tant que nos usines de pressage resteront en activité. Il est certain que mon domaine artistique va nécessairement devoir s'adapter à Internet et à la transformation du business de la musique, mais c'est un challenge qui m'intéresse. Ceci étant, il est bien évident que je préfère mille fois voir mon travail sur un support vinyle ou un CD que sur un jpeg d'un centimètre sur Itunes.

Quelle est l'histoire derrière le personnage de Quasimoto ?
Jeff Jank : Tout d'abord, ce n'est pas moi qui l'ai créé mais Keith Beats (aka DJ Design). C'est lui qui a pour la première fois dessiné ce personnage sur la pochette du maxi Microphone Mathematics. Je n'avais jamais vu une pochette aussi étrange pour un disque de hip hop et j'ai immédiatement adoré. Quand on m'a demandé de créer la pochette de l'album The Unseen, j'ai tout de suite eu l'idée à reprendre ce même personnage. C'est vrai qu'il ressemblait un peu à Alf, Cerebus (Cerebus The Aardvark, un comic américain, ndlr) ou le perso du jeu vidéo Q-Bert, mais il me rappelait avant tout les petits hommes à masques à gaz de La Planète Sauvage, un film qui, je le savais, avait beaucoup influencé Madlib. Pour moi, ce personnage personnifiait littéralement « The Bad Character », que Madlib décrit dans un morceau du même nom, et non pas Quasimoto lui-même. Mais les tous les fans ont cru qu'il représentait Quasimoto, donc il est finalement devenu Quasimoto…

Qu'est-ce qui fait qu'une pochette de disque est réussie ?
Jeff Jank : C'est complètement variable, en fonction de la nature du disque. Certaines sont belles parce qu'elles ont été faites par des artistes talentueux, d'autres fonctionnent parce qu'elles sont de bons produits. La réalité, qu'il ne faut jamais perdre de vue, c'est que notre travail consiste avant tout à créer un produit destiné à être vendu. Parfois, une pochette est réussie parce qu'elle a été réalisée par un artiste qui a su parfaitement communiquer avec l'artiste et le label, et d'autres fois, à l'inverse, une pochette est réussie parce qu'un artiste n'en a fait qu'à sa tête, en ne tenant absolument pas compte de la demande de l'artiste et du label. Mais le concept d'une pochette de disque réussie est quelque part biaisé dans le sens où, la plupart du temps, les gens apprécient une pochette de disque, non pas pour ses qualités visuelles, mais pour les qualités musicales du disque en question.

Considères-tu que l'art de la pochette de disque soit aussi créatif et important que dans les années 60 ou 70 ?
Jeff Jank : Absolument pas. Je me rappelle que quand j'étais gamin, j'achetais des chewing-gums en forme de mini vinyle qui étaient vendus dans de mini pochettes de disques, principalement des vieux classiques du rock du genre Beatles ou Led Zeppelin. Une chose pareille serait impensable de nos jours… Selon moi, cet art demeure une part essentielle de la culture musicale, mais il n'a plus l'importance majeur qu'il pouvait avoir à l'époque de Reid Miles et Francis Wolff de Blue Note, de l'âge d'or des Beatles ou des incroyables pochettes de Pedro Bell pour Parliament et Funkadelic.

Comment expliques-tu ça ?
Jeff Jank : C'est probablement parce que l'industrie de la musique s'est transformée et que le format des disques a changé. Lorsque qu'on se demande quelles sont plus grandes pochettes de l'histoire de la musique, on pense automatiquement à des vinyles, et non pas à des CD. Soyons réalistes, dans quinze ans, personne ne se rappellera avec émotion la beauté de la pochette d'un jpeg! Mais cela n'empêche pas qu'il existe encore à l'heure actuelle de nombreux artistes qui réalisent des pochettes magnifiques, notamment Brent Rollins, Ehquestionmark de Lex Records, So Me de Ed Banger ou le mec qui fait tous les disques Broadcast.

Ta pochette de disque préférée de tous les temps ?
Jeff Jank : Cela change tous les jours. Aujourd'hui, j'ai envie de dire Christ:The Album de Crass. Ou un maxi d'Ed Banger. Ou le White Album des Beatles.

Ta propre pochette préférée ?
Jeff Jank : Celle que je dois rendre dans quelques semaines et pour laquelle je n'ai encore aucune idée à l'heure actuelle.

 

Propos recueillis par A.C