Résume-nous ton parcours artistique, d’où viens-tu ?

François Malingrëy : Mon père est dessinateur de presse, j’ai toujours dessiné, et puis je me suis rendu compte que ça m’intéressait vraiment, en fait, et j’ai fini par atterrir aux Beaux-Arts, à Epinal. Là-bas, j’ai croisé beaucoup de gens dont les parents ne comprenaient pas ce qu’ils faisaient. Alors que dessiner, j’ai toujours très naturellement considéré ça comme un vrai métier, vu que c’était celui de mon père. Aux Beaux-Arts, j’étais en section Image et narration. Ca me plaisait beaucoup, l’idée de raconter des histoires, c’est ce qui m’intéresse le plus, en fait. Le moyen d’y parvenir, je m’en fous. En arrivant, je faisais du dessin, et très vite je suis allé vers plein d’autres trucs différents : j’ai fait un petit peu de peinture, d’un seul coup ça me prenait, je peignais pendant tout une aprem, et puis j’arrêtais pendant six mois. J’ai fait beaucoup d’installations, et même une pièce de théâtre. Mon diplôme était une espèce de spectacle de marionnettes. Je me suis vraiment bien marré et j’ai testé plein de choses. Après je suis passé aux Arts Déco en illustration à Strasbourg. Là-bas, je me suis recentré sur l’image, mais c’était très open, tu pouvais faire ce que tu voulais. A la fin, je faisais des formats de 2x2 en peinture au fond de la classe, personne n’allait me dire : eh, t’es fou, c’est pas de l’illustration, ça.

 

Installation au 60ème Salon de Montrouge (2015)

 

La dernière année, je me suis mis à ne faire plus que de la peinture. Ca me travaillait depuis un moment et j’en ai fait tout l’été. Ma façon de peindre, c’était n’importe quoi : je faisais un dessin avant, d’après photo, puis je le rétroprojetais au mur et ensuite je peignais. Je me suis dit : mais attends, va direct à la source, peins donc directement la photo ! Ça a été une révélation. Et puis dès la rentrée, je n’ai fait plus que ça.

Ma manière de peindre se plaçait beaucoup dans la perspective de l’illustration ; comment tu mets des peintures dans un livre, quelle valeur a la peinture si elle est vouée à être reproduite. Par exemple j’ai fait cette pochette pour Jacques, je savais que ça allait être utilisé à des fins de reproduction, du coup je l’ai faite sur ce papier. Parce que le grain de la toile, en reproduction, c’est pas beau.

 

Comment est née votre collaboration ? Comment as-tu eu l’idée de cette jaquette ?

Ça s’est fait très naturellement ; Jacques bossait aussi au Wonder, et un jour il m’a demandé si ça ne me dirait pas de faire jaquette pour son EP. Ce qui flotte au dessus de ses mains, c’est une chose. Jacques tenait à ça. Il me disait : j’aimerais bien qu’il y ait une chose, je ne sais pas ce que serait la chose. Je pensais qu’il fallait que ce soit plus quelque chose de graphique qu’une véritable. On s’est demandé comment envisager la chose, il a énuméré une cinquantaine de mots j’ai pris des notes, mais c’était un bordel innommable. Et on a fini par s’accorder sur cette chose-là.

Et puis on a refait un truc récemment, je lui ai fabriqué un masque de scène, un truc énorme qui fait écho à ses recherches sur le vortex. J’aime bien faire ce genre de collaborations : quand tu peins, tu es seul maître à bord, tu fais ce que tu veux, mais collaborer avec d’autres gens sur des trucs qui n’ont rien à voir, c’est ce fameux truc où plus tu as de carcans, plus tu deviens créatif, ça j’adore !

 

La Regardeuse (2015)

 

Tu mentionnais tout à l’heure que tu as toujours dessiné, est-ce que quand tu étais gamin, il y avait des motifs qui revenaient régulièrement dans tes dessins ?

Mes dessins contenaient toujours des bonshommes.

 

Comme maintenant, en fait.

Exactement. Je me souviens qu’étant petit, il y a eu le premier dessin où je me suis dit : ah tiens, je sais dessiner ! Un jour, j’ai décidé de faire un bonhomme uniquement avec des ronds. Puis un avec des carrés. Et puis avec des triangles. Et puis je me suis dit : qu’est-ce que je peux faire d’autre ? Dans ma tête j’avais fait le tour de la question, et là, je me suis dit : avec des traits ! J’étais perdu, j’ai fait un bonhomme tout en hachures. Au lieu de faire un trait continu, je faisais plein de petits traits. Et là je me suis dit : c’est incroyable ! C’est de l’art ! Je devais avoir 6 ou 7 ans. Quand je suis retourné à l’école après les vacances, je me sentais comme si j’avais un super-pouvoir ! Genre : ils ne le savent pas encore, mais je sais trop bien dessiner ! En classe, la maîtresse nous a demandé d’illustrer une poésie, je me suis dit : trop bien, je vais faire un dessin magnifique, elle va rien comprendre ! Quand elle a rendu les poésies avec des notes, j’étais surexcité, mais elle me dit : François, t’as fait n’importe quoi ! Je me souviens que je n’étais même pas vexé, je devais être d’une prétention folle ! Je me suis juste dit : elle comprend rien. Parce que pour moi c’était évident que c’était génial, que j’avais trouvé un truc incroyable ! C’était un truc vraiment étrange pour un dessin d’enfant, comme c’était tout hachuré, c’était très dur, du coup elle a dû se dire ; celui-là, il tourne mal. Là je me suis dit : j’aime trop dessiner.

 

Démonstration de la technique dite "plein de petits traits"

 

Tu as suivi un cheminement identique à celui de ton père, comment tu vis avec ça ? Il n’y a eu aucun moment où tu as eu envie de te distancier de ça ?

Je pense que c’est passé par le fait de faire de la peinture. Ça n’a strictement rien à voir avec ce que fait mon père. J’ai trouvé ma propre veine, mais je n’ai jamais eu ce truc complètement rebelle de me dire : je vais faire l’opposé de mon père. Maintenant la question ne se pose plus.

 

Est-ce que tu te souviens d'un choc esthétique en particulier, d’une émotion picturale très forte ?

J’ai jamais eu de truc comme ça, aussi fort. Je n'ai pas vraiment eu de révélation. Au tout début, pour moi, la peinture c’était un truc vieillot, un truc de vieux cons, pas fun, parce que ma vision de la peinture, c’était dans les livres d’histoire, un mec sur un cheval, qu’est-ce que je m’en branle d’un mec sur un cheval ! Et puis un jour, j’ai vu Lucian Freud, et je me suis dit ; ouah, on peut faire de la peinture comme ça ! Il y a eu plein de petites découvertes comme autant de portes d’entrée vers d’autres choses. Il y a eu aussi Neo Rauch, quand j’ai découvert ça, j’ai passé trois mois à me demander tout le temps : mais comment il fait ? Je m’abreuvais continuellement de ses images.

 

D’ailleurs, ta pochette pour Jacques, avec la chose qui flotte en l’air, n’est pas sans rappeler ce tableau-là de Rauch :

 

Quecksilber, Neo Rauch (2003)

 

Ah oui c’est vrai, j’avais jamais fait le rapprochement.

 

Thématiquement, tu restes exclusivement dans le portrait, le corps, l’humain. Les objets inanimés ne t’intéressent pas?

Non. Les gens, c’est le centre de mon intérêt, je reviens toujours à ça. Comprendre comment fonctionnent les gens, comment ça se passe entre eux, qu’est-ce que ça crée de mettre deux personnes dos à dos ou face à face, la tension qu’il peut y avoir de faire exister des personnages les uns à côté des autres. Il y a aussi plein de trucs qui se font à l’instinct, c’est une bonne partie du travail d’artiste : à un moment, tu sais que ce que tu dois faire, c’est ça, et on te demande de l’expliquer, mais tu en es incapable. Tu commences à faire le truc, et après l’avoir fait exister, tu commences à piger pourquoi tu as fait ça.

 

Et peut-être que dans deux ans, le centre de ton intérêt, ce sera les boîtes. Ou les ustensiles de cuisine.

Oui, je ne peindrai plus que des sets de Laguioles ! On se revoit dans deux ans pour une interview, et je te montrerai mes collections de couverts. Mes petits modèles à moi, je vivrai reclus avec mon argenterie et je ne peindrai plus rien d’autre.

 

Hâte de voir ça. À dans deux ans, donc !

 

Tout baigne (2015)

 

++ François expose jusqu'au 10 janvier au Palais de Tokyo en compagnie des autres lauréats du Salon de Montrouge. Sa prochaine exposition aura lieu du 15 au 30 janvier à la galerie T&L, 11 rue Michel-le-Comte (Paris IIIème). Voici son site internet.