Didier Lestrade a vécu plusieurs vies. Né en 1958, il crée à 22 ans la revue Magazine, l’un des plus beaux magazines gays des années 1980, trimestriel, qui sera publié pendant 7 ans.  A 28 ans, Il apprend qu’il est séropositif. L’année suivante, Magazine cesse de paraître et il débute de nombreuses collaborations avec des journaux tels que Gai Pied ou encore Libération, qui lui laisse carte blanche pour une chronique hebdomadaire sur la house. A la même époque, en 1989, il crée avec Pascal Loubet et Luc Coulavin la branche parisienne d’Act Up qu’il présidera 3 ans, et dès lors il ne cessera plus de militer pour la lutte contre le sida.
En 1995 il fonde Têtu, et y travaille jusqu’en 2008. Entre temps il a aussi écrit 4 livres, Act Up, une Histoire (en 2000) où il relate toute l’aventure d’Act Up jusque là, Kinsey 6, Journal des Années 80 en 2002, journal intime des ses années Magazine, The End en 2004, où il explique son combat contre le barebacking, et enfin Cheikh - Journal de Campagne en 2007. Depuis, il se consacre au site Minorités.org et tient aussi un blog beaucoup plus intime sur lequel il parle de tout et de rien mais toujours avec cette passion des hommes qui semblent ne vivre que pour défendre des causes et des idées.
Le 29 avril, une expo présentera les années Magazine. L'occasion de revenir sur cette aventure mais aussi sur toutes les autres, et de voir ce que Didier Lestrade a à nous dire sur l’homosexualité, le militantisme, la lutte contre le sida et la house music.


L’expo "Magazine, un Fanzine Underground" débutera le 29 avril prochain. Tout est prêt ?
Didier Lestrade :
Ouch, non, mais on n’est pas en retard, je crois. C’est une expo très simple, de toute manière je ne suis pas un artiste et je n’ai jamais fait d’expo. Mais je crois que ça va être graphiquement marquant, et on aura une image assez fidèle et assez forte de Magazine.


Ça fait maintenant plus de 20 ans que Magazine n’existe plus, pourquoi choisir ce moment pour en faire une rétrospective ?
Didier Lestrade :
Je n’ai rien choisi, en fait. J’ai commencé à poster des photos des années 80 sur ma page Facebook l’été dernier, des photos que je n’avais jamais tirées et qui sont restées pendant tout ce temps au stade de planches contact dans un classeur. Ce sont des photos cheap, avec un Instamatic de l’époque, mais je prenais beaucoup de photos de garçons dans la rue et lors des premières Gay Pride, donc presque 30 ans après, ça devient intéressant. Patrick Thévenin en a parlé aux garçons de la galerie 12 Mail et ils m’ont proposé une expo, ce qui m’a beaucoup surpris. Et là, ça fait 2 mois qu’on discute de cette expo avec Guillaume Sorge et Laurent Fétis et ça se passe bien. Faut dire que j’étais gaga des pochettes de disque qu’ils avaient trouvées pour les compilations Dirty Edits Vol.1 et 2. Je n’arrête pas de les féliciter pour ce truc.


J’aime bien le côté très esthétique et pas du tout vulgaire ou porno des photos de Magazine, un peu « nunuches » comme tu le dis toi-même. Quel impact ça a eu sur l’image qu’ont les gens de la communauté gay à ton avis?
Didier Lestrade :
Magazine était quand même très marginal, on ne publiait que 5000 exemplaires dont 2500 partaient tout de suite à l’étranger. Mais on a eu le flair de découvrir à l’étranger des photographes que personne ne connaissait en France, et certains sont devenus très connus comme Erwin Olaf, et ensuite ces photographes publiaient leur travail dans des magazines plus importants que nous comme le Gai Pied. On a toujours été le chien renifleur du Gai Pied. Et puis on a été un support important pour ce qu’on a appelé la « photographie masculine » qui a été un courant particulièrement novateur dans les années 80, avec le travail de Patrick Sarfati, Pierre et Gilles, Pascal Ferrant, Michel Amet, Jean-Caude Lagrèze, RV Lebeaupin, plein d’autres. Au niveau gay, la France faisait un travail très particulier, qui n’était pas la même chose que l’on pouvait voir à New York ou à Amsterdam.


On te sent revenu de l’univers très parisien de la représentation en société et d’une certaine forme d’hypocrisie qui en découlait. Qu’est-ce qui t’a vraiment fait te dire : cette fois-ci c’est trop, je me casse ?
Didier Lestrade :
Je crois que c’est le bruit. À un moment, je me suis dit que je pouvais plus supporter ça. Pendant des années, je n’ai pas été particulièrement embêté et tout d’un coup, j’ai enfilé plusieurs appartements à la suite où il y avait beaucoup de bruit. Et puis mon boyfriend de l’époque, qui était jardinier, allait souvent dans la maison de campagne de ses parents qui n’étaient jamais là, en Normandie. Et je suis retombé dans le jardinage avec beaucoup de passion. J’ai grandi à la campagne.


Tu as écris un article très beau et très mélancolique aussi sur ton blog, Je te vois. Tu y dis : « Je crois que je ne vais pas vivre longtemps car je n’ai vraiment pas envie d’arriver jusqu’à 2020. Maintenant que je ne suis plus à Têtu, je peux dire ce que je pense et ces dix prochaines années devraient être suffisantes pour couvrir tous les sujets ». C’est comme si tes combats (pour les droits des homosexuels et des minorités en général, contre le sida – pas seulement ta lutte quotidienne contre la maladie mais aussi le combat pour les autres, avec ton engagement contre le bareback par exemple… – ne se résumaient qu’à dire tout ce que tu as à dire sur ces sujets et qu’ensuite, ils deviendraient les combats d’autres. Ça pourrait ressembler à du défaitisme, mais pourtant je te vois plutôt comme quelqu’un d’hyper engagé et passionné dans ce qu’il défend…
Didier Lestrade :
Oui, il y a du défaitisme, bien sûr. Qui n’en n’aurait pas à force de gueuler depuis toutes ces années ? Ce que je fais au niveau politique est très important pour moi. Certains de mes amis le regrettent, car je suis moins dans la musique, qui a pourtant été mon job pendant pas mal d’années. Je suis un contestataire et, finalement, il n’y en a pas tant que ça dans la communauté gay d’aujourd’hui. Donc forcément, je suis sur un mode à la limite du troll, parce qu’il y a des choses que je tiens à dénoncer, y compris chez les gays. Sinon, qui le fera ? Et j’ai toujours énormément de plaisir à écrire, je me sens heureux de pouvoir m’exprimer sur des sujets qui ne sont pas assez discutés, selon moi. Je crois que je deviens plus radical en vieillissant parce que ça fait trop longtemps que j’attends certaines choses dans ma vie. Et si elles n’arrivent pas avant ma mort, je ne vais pas me gêner pour le dénoncer.


A propos de ton engagement contre le barebacking, où en est cette pratique aujourd’hui ?
Didier Lestrade :
Elle est banalisée, tout en étant un tabou. Lors du Sidaction, on n’en a toujours pas parlé, c’est un symbole. Je crois que ça va se banaliser de plus en plus, et il y a de fortes possibilités pour que le traitement antirétroviral pour les personnes séropositives diminue leur infectiosité en baissant la charge virale du VIH, mais il y a de plus en plus de gays qui sont contaminés. A nouveau, ils sont le principal groupe touché par le sida, comme au début de l’épidémie. Donc ça fait chier.


Tu déplores que plein de journalistes aujourd’hui ne « disent pas qu’ils sont pédés », ou encore, dans ton article sur les « films gays », que ceux-ci devraient s’assumer comme tels : je pense que dans tout combat d’une minorité pour la reconnaissance de ses droits, il y a un moment où la mise en mot des différences de ses membres est nécessaire, mais qu’à un certain stade cette mise en mot permanente devient superflue, voir réductrice et du coup contre productive. Où en est le militantisme gay par rapport à ça ?
Didier Lestrade :
Oui, on me dit souvent que mes prises de position sont contre productives. On me dit qu’en tant que gay âgé, je prends trop de place par rapport aux gays plus jeunes. Mais ceux-ci ne s’expriment pas beaucoup, donc je ne vais pas me taire parce qu’ils sont peu engagés. Aujourd’hui, le militantisme LGBT a plusieurs combats : la lutte contre l’homophobie, le mariage gay, des droits égaux. Pour moi, ces revendications ne peuvent avancer si les gays et les lesbiennes continuent à se cacher, surtout ceux et celles qui sont célèbres, qui ont du pouvoir et de l’argent. Si les personnes LGBT font leur coming out quand ils ne sont pas célèbres, alors pourquoi ceux qui ont plus de pouvoir sont si lâches ? C’est un principe de base du militantisme. Il faut faire pression. C’est ce qui a fonctionné à travers le monde et la France n’est pas une exception.


Tu as aussi beaucoup écrit sur la house music, en particulier dans Libé, plein de chroniques dont les meilleures vont bientôt être publiées dans un recueil. De quelle manière la house a-t-elle survécu, et par quels musiciens ou DJs ?
Didier Lestrade :
La house est avec le hip hop et le R&B la principale expression musicale noire et c’est ce qui m’a intéressé depuis le début. Aujourd’hui, c’est un courant qui produit énormément de musique, qui fusionne avec tous les genres musicaux, donc c’est vraiment un énorme pan de la musique moderne, qui n’est plus réservé au monde occidental. Je crois que la house a survécu parce que les gens ont besoin de danser et la house est le principal vecteur de ce besoin. C’est ce que j’essaie de rappeler à travers Chroniques du Dance Floor – Libération 1989-1999 (édité chez L’Editeur singulier), comment ça a commencé.


Tu es également le rédac chef de la Revue de Minorites.org depuis 2009, c’est intéressant de traiter de toutes les « dynamiques minoritaires », quelle que soit la minorité concernée…
Didier Lestrade :
C’est mon dernier combat. Au fur et à mesure des années, j’ai travaillé sur le sujet gay, le sujet du sida, le sujet de la musique, et finalement, ce qui relie tout ça c’est l’idée minoritaire, surtout dans un pays comme la France qui a énormément de problèmes avec ses minorités. Je ne crois plus à l’intégration républicaine, je trouve que c’est une arnaque totale et, en tant que gay, je suis en totale opposition avec d’autres gays et lesbiennes comme Caroline Fourest qui sont les garants de cet esprit républicain laïque qui est responsable de l’écrasement des minorités ethniques et culturelles. Je travaille pour les minorités car on a tous un point commun : nous ne sommes pas écoutés. Minorites.org est un site qui rassemble ces frustrations, propose des idées et surtout fait ce que personne n’a fait auparavant : créer un espace de rassemblement entre gays et noirs, entre gays et Arabes, entre laïc et croyants, entre les Basques et les Antillais, entre le sida et les autres maladies.


Tu dis être très déçu des politiques régionales et locales du PS et des écolos concernant les droits LGBT, et tu regrettes que malgré cela les gays persistent à voter pour eux. Quelles personnalités/formations politiques seraient les plus susceptibles de défendre leurs droits, alors ?
Didier Lestrade :
Je crois qu’Europe Ecologie peut le faire, on verra s’ils le font. Je crois qu’ils seront piégés, mais on verra. Le PS n’a absolument pas entamé son renouvellement, et le succès des Régionales est juste la fin du sarkozysme, ce qui est déjà bien, mais c’est loin de représenter une politique crédible pour les minorités. Le PS ne fait rien, ce sont des vieux ploucs, il faut le dire. Delanoë à la mairie de Paris, c’est une honte. Même Colomb à Lyon est meilleur. On aurait JAMAIS les Nuits Sonores à Paris, jamais.


Tu cites sur Minorités.org l’appel contre l’homophobie publié dans Le Monde par quatre personnalités de confessions différentes, qui repose la question de la compatibilité entre la foi religieuse et l’homosexualité. Tu en penses quoi ?
Didier Lestrade :
Je trouve que c’est central. Je suis athée depuis toujours, mais Minorités est fermement ancré dans un constat : on est dégoûtés de voir que l’Islam est sans cesse accusé de tous les maux, et ça depuis trop longtemps, bien avant le 11- septembre. On est contre l’interdiction du port du voile et du niqab, point à la ligne. Ce texte est une belle initiative, qui rappelle qu’on peut être croyant et respectueux des sexualités, ça existe. Et il faut que les croyants insistent sur leurs religions pour faire entendre cette voix, peut-être minoritaire, encore une fois, mais qui doit être encouragée.


T’as plein de projets, un amoureux jeune et adepte du spooning, un jardin… tu changerais quoi, si tu le pouvais, dans ta vie ?
Didier Lestrade :
Ah ça c’est vraiment une question compliquée. Changer de corps ? Je crois que l’idéal serait de vivre au bord de la mer. Mais c’est impossible car ce serait trop loin de Paris. Vivre à la campagne, c’est formidable, mais vivre au bord de la mer, c’est… il n’y a rien de plus fort.


Exposition Magazine, un fanzine underground (1980-1987)
Galerie 12Mail du 29 avril au 18 juin 2010
Vernissage le jeudi 29 avril de 18h à 21H
12 rue du Mail, 75002 Paris.

 


Amandine Deguin // Photos: Jim Moss, JC Lagreze, Albert Sanchez, Rudig Trautsch, Patrick Sarfati, Hajo Corsten,  Pierre et Gilles, Gilbert et Georges.