Tu vis le plus clair de ton temps entre Le Havre et La Réunion. Tu peux nous parler un peu de ton parcours ? Qu’est-ce qui t’a amené au graffiti?      
Jace : Je suis né au Havre et toute ma famille y réside encore, mais ma base actuelle est à la Réunion. J'arrive en 1982 sur cette île à l'âge de 9 ans, l'année suivante je regarde assidument l'émission H.I.P. H.O.P., et découvre tout l'univers du Hip-Hop. Je retombe dedans quelques années plus tard, via le skate et le livre Subway Art. Il n'y avait pourtant rien autour de moi qui ne ressemblait à des barres d'immeuble ou des réseaux ferroviaires propices à ce genre de pratique mais le goût du dessin et le fantasme de ce mode de vie underground m'a poussé à m'y mettre également.

Tu es d’abord un graffeur et tu es considéré par certains comme l’un des représentants du Lowbrow art à la française. Tu te sens attaché à ce mouvement ou à un mouvement en particulier ? 
Jace : J'aime trop ma liberté pour être enfermé dans une case, j'ai tout de suite envie d'en sortir ! Ça doit être mon côté claustrophobe. Par contre, rattacher ce type de travail au lowbrow... Why not ! En tout cas je suis fan du magazine Juxtapoz que je dévore depuis de nombreuses années dès que je peux mettre la main dessus. A l'origine je suis plutôt issu du mouvement graffiti, mais c'est tellement devenu un gros fourre tout que bof... Je fais mon truc, après les gens me mettent ou ils veulent, c'est pas le plus important !

Jace, c’est d’abord le personnage du Gouzou, petit bonhomme sans visage qui recouvre les murs et les affiches réunionnaises (et ailleurs), et aujourd’hui symbole de l’île. Tu peux nous raconter l'histoire du Gouzou ? Qu'est-ce qu'il représente pour toi ?
Jace : Le gouzou et moi, on fait équipe depuis bientôt 20 ans. Au début j'ai été un peu montré du doigt par la frange pédante du graffiti parisien, mais peu m'importait, je prenais plaisir à peindre dans la rue et c'était cette sensation de liberté qui me plaisait le plus. Et le fait d'être loin de tout ses ayatollahs m'a permis de continuer à faire évoluer ce personnage en toute tranquillité.
En 1992 après trois années à parcourir l'île et poser mon nom un peu partout, j'avais l'impression d'être dans un délire trop personnel, pas assez interactif et pas assez identifiable pour un œil non averti. J'ai cherché à être plus efficace dans l'impact visuel en simplifiant le graphisme, a cela venait s'ajouter les contraintes d'exécution dans la rue. A l'heure actuelle le phénomène me dépasse un peu : plusieurs personnes se sont fait tatouer un gouzou, des industriels chinois me l'ont volé pour en faire leur logo et le décliner sur divers supports, un gendarme m'a arrêté ce matin pour me demander un autographe pour ses enfants (!), on m'invite a l'autre bout de la planète pour venir peindre, les gens font des pieds et des mains pour pouvoir les "voler" dans la rue, j'ai vendu une toile 25000 euros dernièrement (au profit d'une œuvre caritative)... Je n'aurais JAMAIS imaginé que cela prendrait une ampleur pareille, je me voyais plus finir avec une grosse amende et des emmerdes plutôt que ce genre de choses ! Et tant mieux !

Tu te considères comme un artiste engagé politiquement ?
Jace : Depuis que Banksy est sur le devant de la scène, ça parait un peu trop "fashion" d'être engagé, mais oui bien sûr que je suis engagé, j'ai pas attendu qu'il débarque pour peindre de cette manière: l'acte de peindre dans la rue sur des supports non-autorisés est déjà un acte engagé en lui même, ensuite dans le propos j'essaie de faire passer des messages. Je ne veux pas être un dictateur qui impose ma vision du monde, je veux juste être un citoyen conscient et acteur de son temps. J'ai une petite fille de 10 ans et je veux pouvoir la regarder dans les yeux dans 20 ans quand elle me demandera: "Mais toi, tu faisais quoi a l'époque?"

Ta prochaine expo à la galerie Magda Danysz (« Fiches d’électrocution scolaire ») reprend des dessins des années 70 destinées à l’enseignement des jeunes élèves français et les détourne de façon trash et provocante. On retrouve l’idée de détourner l’esprit d’une image, comme le Gouzou détourne souvent des panneaux publicitaires. Tu considères donc ce travail en continuité avec ce que tu as pu faire par le passé ou tu as voulu te lancer dans quelque chose de complètement nouveau ?      
Jace : Dans cette expo, la démarche de détournement est effectivement la même que ce que je peux faire avec mes gouzous et les affiches sans cette contrainte graphique qui m'empêche des fois de m'exprimer pleinement. Et là, en reprenant le style semi-réaliste de l'auteur de l'époque je peux aller plus loin dans la dérision, l'absurde, la provoc'... En parallèle de mon travail avec le gouzou, je prends toujours des chemins de traverse et expérimente d'autres trucs comme les collages ou des livres détournés au posca... La nouveauté ici, c'est l'outil utilisé: le pinceau. J'ai toujours été hermétique au pinceau mais depuis quelques années je me suis fait violence et me suis forcé à m'y mettre. Cela m'ouvre un nouveau champ de travail.

Comment as-tu travaillé pour réaliser cette série ?  
Jace : Allongé par terre dans mon salon! Plus sérieusement, les premières affiches m'avaient été offertes par un pote, j'en ai détourné deux, puis en ai chiné d'autres sur le net. Je me suis constitué une collection sur laquelle j'ai commencé a réfléchir. Certaines ont besoin de "décanter" plusieurs semaines voire plusieurs mois avant que je ne me lance. En tout cas, je ne me suis donné aucun tabou, aucune limite a l'expression. Ça doit être du petit nectar pour un psy mais comme dirait l'autre : "N'y voyez pas le fantasme de l'homme mais plutôt le délire de l'artiste" !

Comment t’es venu l’idée de cette série et quelle image de la société française cherches-tu à faire passer ?    
Jace : J'adore remanier les images à ma sauce, j'avais fait une expo il y a quelques années où j'avais repris des icônes religieuses au milieu desquelles j'avais installé des personnages de dessin animé de notre enfance dédramatisant la scène et ridiculisant le contexte... C'est un peu un TOC chez moi...

Tu te sens proche de la scène street art parisienne? Tu as des projets avec des artistes/collectifs ici ?    
Jace : C'est vrai qu'il existe à Paris de nombreux artistes très créatifs et un certains nombre ont influencé ce que l'on appelle le "street art" actuel mais la plupart n'officie plus qu'en galerie. Proche ? Oui et non, c'est vrai que ce mouvement s'est un peu plus ouvert spirituellement et techniquement par rapport à son grand frère du graffiti mais cela n'empêche que l'on retrouve encore pas mal de mecs au melon sur-dimensionné. Je suis "commissaire" pour une expo collective sur le graffiti qui aura lieu le mois prochain sur la Réunion, je supervise un événement local durant lequel je fais venir Faith 47 d'Afrique du Sud, ainsi que Cartone de Lyon. Je suis invité sur un "jam-expo" sur Mantes la jolie en juin, mais généralement l'éloignement géographique m'isole un peu par rapport aux grands événements du street-art français. J'ai également un gros projet d'organisation de résidence d'artistes sur Madagascar dans les années à venir, mais là il va falloir réunir des fonds ! Je sais que tu as travaillé à la Réunion et en métropole, et que tu as été exposé à New York. Tu as un peu posé là-bas ? Dans d’autres pays ?     
Jace : Ma peinture a souvent été le prétexte au déplacement, du coup j'ai pas mal "désauté la mer" comme on dit en créole pour peindre dans de nombreux pays : Portugal, République Tchèque, la Slovaquie, Madagascar, Brésil, Mayotte, Maurice, Chine, Angleterre, Belgique, Luxembourg, Espagne, Etats-Unis, Thaïlande, Japon, Malaisie, Inde, Indonésie, Italie, Allemagne, Hollande...

Un dernier mot pour la fin ?   
Jace : Pourvu que ça dure !
 

JACE expose à la galerie Magda Danysz du 7 mai au 18 juin. Plus d'infos ici.
 
Propos recueillis par Laura Fakra.