Les Eclaireurs, c'est un collectif de graphistes qui fait plein de choses, et notamment l'identité visuel du très bon label InFiné, en résidence cette semaine à la Gaité Lyrique. Entretien.
 

Comment vous-vous êtes rencontrés et comment est né le collectif Les Eclaireurs?
Jep : Thierry et Stéphane sont à l’origine du studio, fondé en 1992 alors qu’ils étaient étudiants, avec assez vite une spécialisation dans la création de formules de magazines, notamment pour Interactif, Technikart, Synopsis, Zurban, Minotaure... Ma rencontre avec Thierry et Stéphane a initié le développement de cette activité pour les agences de com, rapidement Sébastien nous a rejoints puis Stéphane est parti. A partir de 2002, nous avons commencé à recruter de jeunes directeurs artistiques : Émilie Besnard, puis Maria Ines Oliveira et, très récemment, Julien Souply.

Pourquoi "Les Éclaireurs"?
Jep : Une vieille référence à l'univers de la BD, à Blueberry pour être exact : un éclaireur à moitié indien ;-) L'idée était de jouer un rôle d'éclaireur dans le milieu du graphisme... un péché de jeunesse !
Thierry : C'est L'Eclaireur!

Combien êtes-vous et qu'est-ce qui vous rapproche?
Jep : Aujourd'hui, L'Éclaireur est composé de 6 DA, dont 3 associés. En 2010 nous avons co-créé un studio dédié au web : neuvièmepage. Une rencontre riche, avec deux personnalités aux profils plus techniques, dédiés au développement et à la gestion de projet. Ce qui nous rapproche, au-delà de l'amitié du trio de base, c'est sans doute le désir de concevoir avec originalité les différents supports magazines sur lesquels nous travaillons, aussi bien print, web que vidéo.
Seb : L'amour du travail bien fait.
Thierry : La même passion pour l'interlettrage.
Julien : Ce qui nous a rapproché c'est le graphisme puisque j'ai été recruté suite au workshop et au book que je leur ai présenté.

Quelles sont vos influences?
Seb : Des vieux trucs genre Brockmann, Nevill Brody, David Carson, Vaughan Oliver, Buro Destruct, Tyler Brulé.
Thierry : Le graphisme anglo-saxon.
Jep : Aussi variées, sans doute, que les différents profils qui constituent l'équipe, et leurs 20 ans d’écart ! De The Face à Carl's Car, de Colors à WK Interact en passant par MK12…
Maria : Clairement, des gens comme Bjork ou Peter Saville ont très tôt marqué ma mémoire visuelle, avant même que je fasse du graphisme. Ensuite, tout au long de mon parcours de graphiste, et dans la recherche de mon territoire propre, différentes personnes, dans différents domaines, m'ont influencée et inspirée. Pour en citer quelques-uns, l'atelier MM Paris, le street artiste Bansky, le chanteur Ian Curtis et le rock en général, la styliste Coco Chanel, le peintre Tàpies, la photographe Diane Arbus, la chorégraphe Pina Bausch...

Où trouvez-vous votre inspiration ?
Seb : Partout et tout le temps. Be aware !
Thierry : Dans la lecture de la presse internationale.
Maria : J'essaie de rechercher l'inspiration toujours ailleurs, par exemple dans une expo ou dans la musique. Finalement c'est très simple il faut seulement regarder autour de nous et savoir aimer la vie. Je reste aussi très curieuse et je recherche constamment les réalisations innovantes du métier.
Jep : Marie Leroy, ma muse, mon oxygène, mon idéal féminin. Elle est parfaite. Je ne sais même plus à quoi ressemblait ma vie avant elle.
Julien : Je regarde beaucoup ce qui se passe sur Internet. Je me promène sur les sites d'étudiants en école de graphisme, sur Fubiz, Zeutch ou DesignAndDesign. Mais aussi dans la presse avec des magazines comme Clark ou Wad. Sortant de l'école, j'observe aussi pas mal ce qui se fait dans le studio : il y a plein d'idées et de conseils à prendre sur la manière de travailler dans un environnement professionnel qui est totalement diffèrent du milieu étudiant.

Vous êtes les graphistes derrière les pochettes d'Infiné. Comment avez-vous été amenés à travailler pour le label ?
Jep : On avait un ami commun, Pierre-Emmanuel Rastoin, un photographe qui bosse beaucoup en presse magazine, notamment pour Trax. C'est lui qui nous a mis en contact quand le label s'est créé et qu'Alex, Yannick et les autres cherchaient des graphistes pour en construire l'identité visuelle. Ça dure maintenant depuis 5 ans...
Julien : Je ne connaissais pas le label Infiné avant d'entrer chez L'Éclaireur. Il y avait une pochette à faire pour Pedro Soler et Gaspar Claus; on m'a mis sur le projet. Du coup cela permet de faire du graphisme sur un support diffèrent que sur celui de l'édition.

En quoi c'est un travail particulier de travailler pour un label, qu'est-ce que cela implique comme compétences?
Jep : L'une des particularités est de travailler pour le label aussi bien à travers les gens qui le représentent que les artistes qui le composent. Pas facile.
Emilie : Travailler pour un label est particulier car c'est la rencontre de deux métiers de création et pour chaque projet, c'est un véritable défi de trouver le juste compromis qui comblera les envies de chacun. Produire un album est un projet global de longue haleine, incarné, au sein duquel la communication graphique finalise le processus. L'important pour nous est de contribuer véritablement au projet, montrer que nous apportons une valeur ajoutée à celui-ci en prodiguant des conseils et des stratégies de communication même si cela doit parfois remettre en cause les idées très précises des artistes précautionneux de leur image et de celle de leur album.

Cinq pochettes de disques que vous trouvez particulièrement belles (je ne vous demandes pas les cinq plus belles de l'histoire, je suis sympa)?
Thierry : La pochette du single Blue Monday de Peter Seville
Emilie : Bridges to Babylone de The Rolling Stones, Waves de The New Wine, Broken Bells de Broken Bells, Just A Souvenir de Squarepusher, Ghetto Blaster de Socalled Seb. Plus que des pochettes, je préfère la façon de travailler de certains labels comme F Communications, 4AD, ou Blue Note qui ont de vraies personnalités et créent une collection au fil des albums.
Maria : Difficile de choisir, cinq c'est trop peu : Never Mind The Bollocks des Sex Pistols, Unknown Pleasures de Joy Division, Vespertine de Bjork, Velvet Underground & Nico, Nite Versions et Any Minute Now de Soulwax.
Jep : Le travail de Vaughan Oliver avec les Pixies pour les albums Doolittle, Surfer Rosa et Come On Pilgrim, et Killers d'Iron Maiden, mon premier 33 tours ;-)
Julien : Je classerai en première position la pochette des Pink Floyd, The Dark Side of the Moon de 1973, celle de Hendrix Axis, Bold As Love pour le côté psychédélique, la pochette Alive 2007 de Daft Punk, l'ensemble des pochettes du label Ed Banger, où le style des illustrations identifie de manière claire le label. Et la pochette du dernier Chedid avec le jeu du double M, en noir et blanc. Sobre mais efficace.

Comment décririez-vous l'orientation visuelle du label Infiné?
Jep : De "easy music for the hard to please" à "easy art work for the hard to please".

Qu’est-ce que vous pensez du métier de graphiste aujourd’hui ?
Thierry : De plus en plus intéressant et passionnant... Avec entre autres les interactions vidéo, web...
Jep : Je n'aimerais pas en faire un autre !
Seb : C'est un métier génial; l'exercer, c'est aussi un moyen d'être témoin de son époque.
Maria : Le graphisme est un métier qui se développe, il accompagne l'évolution des technologies de l'information et de la communication. Cette réalité demande forcement aux graphistes d'être conscients de leurs rôles d'acteurs sociaux et d'avoir une éthique dans leur travail. Pour moi, le graphisme aujourd'hui s'inspire de son histoire et de ses penseurs, tout en utilisant la technologie et l'innovation comme nouveaux moyens d'expression.
Émilie : Être graphiste aujourd'hui est très motivant car les (r)évolutions technologiques et informatiques ont fait de lui un travailleur extrêmement
outillé. Auparavant la communication passait essentiellement par les supports imprimés, aujourd'hui l'univers du web et des applications ouvre considérablement le cadre de son intervention et lui donne encore plus d'opportunités d'être créatif. Au quotidien, il est très attrayant de pouvoir alterner ou combiner les supports de communication. Cependant, l'avènement de l'outil informatique n'a pas que des bons côtés. Sa facilité d'utilisation et l'accessibilité au grand public des logiciels tendent parfois à déconsidérer nos compétences de graphiste. Être graphiste est avant tout un métier de création et de culture visuelle qui s'apprend et s'alimente. Tout le monde ne peut pas prétendre à un travail de qualité.
Julien : C'est un métier très intéressant où la multitude des supports permet de s'exprimer de façon différente à chaque fois. Le fait de travailler dans un monde professionnel change un peu la vision que l'on se fait de ce métier en tant qu'étudiant. Mais ces nouvelles contraintes sont un bon stimulant pour essayer de produire plus vite, mieux et de rendre les gens plus sensibles au graphisme lorsqu'ils lisent ou naviguent. C'est un métier qui mériterait d'être plus connu et reconnu.

Qu’est-ce que vous pensez de la « starification » de certains graphistes (à l’image de So Me) ?
Seb : Pour ceux qui recherchent la starification, c'est parfait. Ce n'est pas notre but, nous cherchons plutôt à durer... Je crois :)
Thierry : Je trouve cela très bien que l'on puisse acheter un album juste pour la pochette, mais cela a toujours existé. Vaughan Oliver pour 4AD, Peter Saville pour Factory Records ou les Designers Republic pour Warp Records...
Julien : Je n'ai pas forcement d'avis sur la starification de certains graphistes. Je trouve que le métier de graphisme est assez mal connu. Si quelques personnes peuvent faire parler de cette discipline et que les gens deviennent un peu plus sensibles aux images produites, pourquoi pas.
Jep : Why not... Pas d'opinion.

Vous pouvez nous parler de vos projets en cours et des futurs ?
Jep : En ce moment, et dans un futur très proche : le motion graphism ! On a la chance, dans nos métiers, d'évoluer en même temps que nos médias, on n’a pas le temps de s'ennuyer, il y a toujours de nouvelles choses à explorer.

Un dernier mot ?
Seb : Faire du web et faire du web.
Jep : Versus 2.0 !
Maria : "Il faut raconter toujours des histoires".
 

Le label Infiné est actuellement en résidence à La Gaité Lyrique, et ce jusqu'au 17 avril. Voir la programmation ici.

 

Laura Fakra.