Alors jeune photographe française de 21 ans, Sophie Bramly découvre le hip-hop en 1981 auprès d'Afrika Bambaataa, Fab Five Freddy et les autres b.boys du quartier. Peu après, elle devient DA de l'émission H.I.P. H.O.P., avant de produire et présenter une autre émission culte: Yo MTV Rap. Aujourd'hui, Sophie Bramly a déserté le hip-hop pour s'intéresser au sexe, mais ceci n'est qu'à moitié vrai puisqu'elle exposera ses clichés rap à partir du 17 juin.

 

Vous avez découvert le hip-hop en 1981, c'était encore une culture très confidentielle à Dowtown Manhattan. Pour commencer, qu'est-ce que vous êtes allée faire dans le Bronx ?
Sophie Bramly : En 1981, il y avait eu le succès de Sugarhill Gang avec Rapper's Delight et 2 ou 3 clubs Downtown accueillaient déjà cette scène. Je me rappelle d'une fête à Union Square où j'ai vu des breakers pour la première fois, je n'en revenais pas. Je n'ai été dans le Bronx qu'après, avec eux et franchement, vu l'état dans lequel c'était à l'époque, je ne pense pas que j'aurais été faire spontanément un peu de tourisme là-bas à la recherche d'une bonne idée.

On a récemment publié un article qui raconte la première fête hip hop de Malcolm McLaren dans le Bronx, tremblant de peur devant des centaines de gamins en folie. L'image du Bronx comme un endroit déshérité et terrifiant, vous l'avez vécu ?
Sophie Bramly : Oui, je me souviens de cette fête. Il faut essayer de se remettre dans le contexte de l'époque et imaginer un pays encore raciste et ségrégationniste. A l'époque, le Bronx était vraiment dans un sale état avec des rues défoncées, des immeubles brûlés et des HLM. Les habitants des quartiers étaient paumés et quelques fois leur sang ne faisait qu'un tour. En même temps, il y avait ces incroyables block- parties que les branchés avaient envie de voir, donc ils venaient et tout à coup ils se retrouvaient un peu au milieu de nulle part avec 200 ou 300 noirs qui faisaient des "battles".Ils n'étaient jamais très sûrs de comment ça allait se terminer. Ceux qui venaient avec du matériel pour filmer, par exemple, n'étaient pas tout à fait tranquilles. C'est Bambaataa qui a toujours veillé à ce qu'il n'arrive rien à personne. Il avait très bien compris que c'était ces gens-là qui allaient propager le hip-hop ailleurs, qu'ils étaient indispensables à la communication. Mais les rares qui débarquaient se sentaient bien seuls et n'étaient pas toujours sûrs du degré de protection dont ils bénéficiaient. Je dis "ils" en parlant des blancs, sans être noire pour autant, mais comme je suis née en Tunisie, ils considéraient tous qu'étant née en Afrique du Nord, donc en Afrique, j'étais forcément au moins un peu noire et je me suis habituée à l'idée.



Au fait, comment êtes vous tombée dans le hip- hop ?
Sophie Bramly : Comme ça, d'abord à cette soirée à Union Square. Ensuite je suis devenue copine avec DSt, Fab Five Freddy, Zéphyr, Bambaataa et pas mal d'autres et j'ai découvert à travers eux les graffitis, la philosophie qui allait avec et le rap surtout. J'allais religieusement tous les vendredis soirs au Roxy, qui était un club Downtown où tous les gens de la scène se réunissaient. C'était un club immense avec des centaines de personnes. Bambaataa était  DJ résidant, mais il y en avait beaucoup d'autres avec lui, dont ses deux vaillants soldats, Jazzy Jay et Afrika Islam. Il y avait des mini-concerts, tout le monde dansait, bref, pas question de manquer un seul vendredi. Petit à petit le succès est devenu tel qu'il y a eu de plus en plus de soirs dans la semaine et je crois que j'étais toujours là. En allant avec eux dans le Bronx, à Brooklyn, dans le Queens aussi j'ai rencontré à peu près tout le monde, souvent avant même qu'ils sortent des disques, mais comme c'était une toute petite scène ce n'était pas non plus une prouesse.

En tant que photographe, qu'est-ce qui vous a plu dans cette culture, personnellement et visuellement ?
Sophie Bramly : Je suis arrivée à NY à 21 ans comme une enfant gâtée, j'étais correspondante pour une agence de photo française, j'avais commencé à Paris-Match, donc tout était facile et en même temps, comme je suis de nature paresseuse, je me laissais aller et me plaignais. Et quand je les ai vus, vu les conditions dans lesquelles ils vivaient, l'énergie qu'ils avaient, l'humour aussi et ce qui naissait de tout ça, je suis devenue comme une éponge, il fallait que j'absorbe tout ça. La musique me donnait une énergie énorme aussi, au point qu'encore aujourd'hui, 30 ans plus tard, si j'ai un coup de barre je mets n'importe quel disque de rap de l'époque avec le son très fort et ça repart. Du point de vue du photographe, j'ai l'impression que là aussi ça cadrait avec ma paresse : les photos se faisaient pratiquement toutes seules. Ils étaient incroyablement beaux, savaient se mettre en valeur, faisaient des choses dingues et habitaient dans une ville fabuleusement graphique. Je faisais deux séries de photos : celles qu'ils mettaient eux-mêmes en scène en posant et celles où ils oubliaient que j'étais là et où je pouvais prendre le temps de faire les choses comme je l'entendais, y compris en scénarisant moi-même. Il y avait un studio de photos là où j'habitais, donc je faisais aussi des séances avec eux. Il fallait être patiente, parce qu'ils étaient en BPT (Black People's Time) et un rendez-vous jeudi à 15H pouvait avoir lieu vendredi à 17h. Heureusement que  quand on est paresseuse on est aussi patiente.



Quel était votre groupe préféré à l'époque ?
Sophie Bramly : Il y en a eu tellement ! Twilight 22, Treacherous Three, Double Trouble, Biz Markie, Kool Moe Dee, Rammelzee, Davy DMX... il faudrait que je fouille dans mes vieux disques pour me rafraîchir la mémoire.

Et votre DJ préféré ?
Sophie Bramly : DSt parce qu'en plus d'être excellent DJ (c'est lui qui avait fait Rock It avec Herbie Hancock), il était très drôle et très sexy.

Et votre club préféré ?
Sophie Bramly : Le Roxy, j'y ai passé tellement de nuits... et le Bronx River Center, quand il y avait des fêtes.

Vous utilisiez quoi comme appareil photo ?
Sophie Bramly : Un Nikon F, un Pentax 6X7 et un insubmersible qui tenait dans ma poche mais dont j'ai oublié la marque.

Pensez-vous que, dans vos photos documentant le mouvement,  votre oeil et votre culture française vous différencient des stars américaines de la photo hip-hop comme Martha Cooper, Henry Chalfant ou Jamel Shabazz ?
Sophie Bramly : Oui, certainement. Quand je regardais leurs photos, je me disais "oh, là, là, mais ils sont tellement mieux photographiés, on les voit tout le temps sous leurs meilleurs angles...etc.". En revoyant mes photos maintenant, je comprends mieux ma différence : ce que j'ai toujours aimé c'est l'intime, l'envers du décor. Donc, c'est ce que je livre, la partie "backstage" de cette histoire. Et c'est tout à fait lié à ma culture française : ici nous sommes très attachés à l'intime (il n'y a qu'à voir notre cinéma pour s'en rendre compte) alors que les Américains aiment voir le spectacle et le spectaculaire.
 

 
Vous avez gardé des liens avec vos potes de l'époque? Les Bambaataa, Fab Five Freddy & co ?
Sophie Bramly : Oui, absolument. Je parle tout le temps avec Freddy, j'ai donc des nouvelles de tout le monde. Je vois moins les autres, mais je les vois encore.

Quels disques hip-hop trouve-t-on dans votre discothèque aujourd'hui ?
Sophie Bramly : Un peu tout de 1981 à 1991, en vinyle. Entre 81 & 84, j'achetais tous les disques des labels new-yorkais que j'aimais : Profile, Sugarhill, Def Jam, Tommy Boy, Celluloïd... Ensuite, et surtout quand j'étais à MTV et que je produisais "YO!", ma collection s'est élargie non seulement à tous les Etats des US qui se mettaient au rap (2 Live Crew à Miami, Digital Underground, NWA, JJ Fad,  sur la côte Ouest, etc.), mais à tout le rap européen et japonais. J'ai tout gardé religieusement. Ensuite, je suis passée au CD et ça ne m'a plus fait le même effet, mais c'est surtout que, à partir du moment où NWA (et Ice T) ont inventé le gansta rap, tout à été dit. Plus personne n'a été particulièrement novateur, à mon avis. Je peux donc continuer à écouter en boucle mes vieilleries et de temps en temps une nouveauté me prouve que je me trompe.



Quand vous retournez à New York aujourd'hui, reconnaissez- vous la ville que vous avez connue dans les 80's? Etes-vous nostalgique ?
Sophie Bramly : Ca n'a plus rien à voir ! New-York était une ville qui en été dégageait des odeurs fétides que j'adorais. Il y avait des bag ladies et des bums pleins les rues, de la crasse, de la bouffe et tout ça se mélangeait incroyablement bien avec des univers plus bourgeois et luxueux comme ceux d'Uptown. Il y avait des fêtes partout et tout le temps, on vivait dans l'utopie des années pré-sida. Pour vous donner une idée, sur le block où j'habitais, il y avait les B'52s, Kenny Sharf, Robert Mapplethorpe, Maripol (qui était la styliste de Madonna), etc. On allait d'un vernissage à une boite en passant par un concert et on recommençait. Depuis, une bonne partie des artistes blancs sont morts du sida. Ensuite NY a été nettoyé par l'argent et si j'aime toujours autant y aller, j'ai quand même l'impression d'être dans un parc d'attraction tout propre comme à Disneyland, avec des magasins Gucci, Prada, Chanel & Co... absolument partout et presque rien d'autre. Les clochards ont été évacués au loin, la classe moyenne a disparu dans le New Jersey et les artistes sont, au mieux, à Brooklyn... Mais je ne suis pas nostalgique du tout, au contraire. J'aime le neuf et le futur, comme si je pouvais le façonner.

Vous avez produit l'émission H.I.P. H.O.P. au début des années 80, émission qui aujourd'hui n'aurait jamais droit de cité sur une chaine comme TF1. Qu'en gardez-vous comme souvenirs ?
Sophie Bramly : Je ne l'ai pas produite. J'étais directrice artistique et pas toujours là, car je faisais beaucoup d'allers-retours à NY à l'époque. Mais quelle rigolade ! Sidney n'en revenait pas, les Paris City Breakers encore moins, et je ne parle pas des invités américains qui hallucinaient que le rap passe à la télé en France alors qu'il ne passait pratiquement pas sur les radios noires aux US, ou alors tard dans la nuit.
Je me suis encore plus amusée quand j'ai fait Yo! à Londres. J'avais appelé Fab Five Freddy pour lui dire que je faisais ça, et quand je lui ai dit que MTV avait accepté et que ça s'appelait Yo!, il est tombé à la renverse. J'ai eu des invités fabuleux pendant 4 ans : Public Enemy, Eric B et Rakim, De la Soul, LL Cool J, BDP, James Brown, Ice T, Ice Cube, Boo Ya tribe, Mantronix, etc. J'avais énormément de moyens et de liberté, c'était une époque extraordinaire.



Comment passe-t-on du hip- hop dans le Bronx à SecondSexe.com ou X Femmes, votre mini-série sur Canal + ?
Sophie Bramly : Facilement. Le rap parle beaucoup de sexe, comme toute la musique noire, et ça m'a toujours plu. Je ne me suis même pas encombrée par la misogynie pourtant lourde de cet univers. Et comme j'étais française, avec cette réputation sulfureuse que nous avons, tout le monde s'était habitué au fait que je portais des tenues de "biatch" sans en être une, et que j'étais une "sista" sans son sinistre uniforme de jogging et baskets. Le jour où je me suis réveillée en me demandant pourquoi 50% minimum des pages web dans le monde parlent de cul, mais ne s'adressent qu'aux hommes, je n'ai pas eu l'impression de rentrer dans un univers inconnu. Entre un clip de rap et ce que je fais, il y a le passage à l'acte en plus et un point de vue de femme, c'est tout !

Vous considérez- vous comme une féministe ?
Sophie Bramly : Je n'aime pas ce mot, en même temps je suppose que si on a envie de faire des choses pour les femmes, on rentre dans cette catégorie. Ce qui m'importe, ce n'est pas le sexe, le type de sexualité ou la race, c'est de choisir d'être prédateur. L'homme occidental est un colon dans l'âme, ce qui place tous les autres dans des rangs de dominés. Mais un dominateur qui n'a personne à dominer se retrouve lui-même dominé... c'est peut-être ça l'astuce!



"L'orgasme, on s'en fout" (titre d'un livre de Sophie Bramly ndlr) ? Oh really ?
Sophie Bramly : Yeah. Il faut être performant partout, subir des injonctions sans cesse. Au lit, chez les femmes, ça peut donner des résultats désastreux : après des journées triples (travail, vie domestique, éventuellement mères aussi), il faut ensuite avoir un orgasme qui ressemble à celui décrit dans les médias : vaginal (les autres sont sous-évalués, à l'exception de celui de la femme fontaine, qui est un peu comme la reine des abeilles), fort, intense, bruyant comme au cinéma. Après plus de 500 ans de silence sur la sexualité féminine, on passe à l'autre extrême et il faut s'adapter vite vite vite au risque de se sentir mouton noir du troupeau. Le résultat c'est que ça inhibe beaucoup de femmes, que pas mal passent à côté de leurs orgasmes parce qu'ils ne seraient pas assez spectaculaires. Alors que pour prendre du plaisir, il faut lâcher prise, donc s'en foutre aussi. Si ça vient tant mieux, si ça ne vient pas tant pis. Demain est un autre jour.

C'est quoi, une sexualité épanouie en 2011 ?
Sophie Bramly : C'est le visage d'une femme épanouie qui vit à son rythme et se fait plaisir comme elle l'entend, quand elle l'entend. Elle connait son corps, ses besoins, ses envies, sait ce qu'elle ne veut pas et se fiche du regard des autres. Elle laisse de la place au silence et à l'absence, pour garder son désir vif. Ca met de très très bonne humeur, quelque soit l'environnement.

Quels sont vos projets pour l'avenir ?
Sophie Bramly : De le construire comme je l'entends ! Enfin j'essaie. Je continue à produire des choses autour de la sexualité et des femmes en télé, nous développons aussi un film pour le cinéma, et pas mal d'autres choses encore.
 

Marie-Alix Autet & A.C // Photos: Sophie Bramly.
 
SOPHIE BRAMLY - 1981 & +
Du 17 juin au 2 septembre 2011
12MAIL... a Red Bull Space, 12 rue du Mail 75002 Paris.
www.12mail.fr