Une petite guerre pour la liberté de fumer s’engage dans presque tous les bars et les clubs undergrounds de la ville, faisant parfois penser à un remake un peu désuet de mai 68, dont on sait si bien entretenir la nostalgie. Du côté de Kreuzberg, dans un petit café proche du Bateau Ivre, appelé le Jenseits (L’au-delà), une pancarte bénie nous indique à l’entrée : « NOUS FUMONS POUR LA PAIX ». Club de la communauté religieuse du calumet de la paix, les non-fumeurs ne sont pas discriminés dans cet endroit.
On entre et on découvre, au milieu de vieux spots publicitaires des années 80 pendouillant sur le mur sale et de réclamations anarchistes du type « y a pas de sexe au paradis », des photocopies d’articles de journaux du XIXè siècle récapitulant avec véhémence la triste histoire de notre sacro sainte clope. Ainsi, un article de 1848 publié par les journaux prussiens :
« La cigarette est le sceptre du sans-gêne. Avec une cigarette dans la bouche, une jeune personne dit et ose des choses beaucoup plus insolentes qu’elle ne le ferait sans cigarette ».
Ou encore un extrait de l’arrêté de police de 1810 :« Nous proclamons l’interdiction de fumer en public pour cause d’indécence et de dangerosité allant contre l’ordre et la culture de nos villes » (rien à voir avec nos poumons, donc).
Enfin, une revendication impressionnante tirée du manifeste du parti social démocrate (le même) du 18 mars 1848 :
« Nous réclamons :
La formation d’une constitution
La liberté de la presse
Le droit de fumer en public ».

On dit « Prost ! », et on siffle une pinte de Beck cul sec, à la santé de ces courageux citoyens du monde qui démentent une fois de plus leur saloperie de réputation, et nous la renvoie en pleine gueule. Enfin… c’est sans dire que, si la loi est bien passée en Allemagne, aucun fumeur en lieu public ne sera sanctionné par autre chose qu’une vulgaire mise en garde (« dis, Marco, c’est pas bien c’que tu fais ») avant juillet 2008. Les malins attendent la fin de l’hiver pour envoyer les encrassés du poumon sur le trottoir… Si les patrons de ces lieus de perdition ont la langue déliée, joueront-ils toujours les héros lorsqu’on leur fera casquer des cendres la peau du cul ?
L’épicentre de la lutte, à Frederischein, a déjà lancé une pétition revendiquant « le droit des patrons à décider de la nature de leur clientèle » (c’est vrai, si y a plus de bars fumeurs, pourquoi autorise t-on encore les bars à putes ?). La pétition a déjà récolté dix mille signatures, il en faut le double pour que le gouvernement fédéral fasse appel aux Berlinois avant de mettre en pratique la loi de juillet.
Le patron du Jenseits, petit homme rondouillard arborant un T-shirt jaune, un langage précieux et un fume-cigarette, m’affirme qu’il ira jusqu’au bout de la lutte, c'est-à-dire au parquet, s’il le faut. Il n’est pas à court d’arguments pour démonter l’entreprise internationale de la lutte anti tabac :« L’expertise sur laquelle s’appuient les gouvernements en faveur des fumeur passifs est fausse : sur les 3600 personnes mortes d’un cancer soit disant à cause de leur entourage fumeur, 1600 d’entre elles avait entre 75 et 85 ans, 1000 d’entre elles plus de 85 ans . Un vieillard n’est victime que de sa vieillesse !»
Oui, mais dans un monde où tout le monde semble vouloir battre le record de Jeanne Calment…
Le projet global : créer des « clubs privés » loués symboliquement à des « adhérents », portant des noms plutôt insolites, comme : « club des esthètes de la fumée grise ». Condition minimum : que le lieu n’ait qu’une pièce.
Du côté des boîtes de nuit, l’affaire est donc plus délicate : si dans les petites structures des compromissions peuvent être possibles, le videur du Berghain, lui, reste catégorique, comme toujours d’ailleurs : les amoureux de l’endroit devront se dépêcher pour voir encore la fumée envahir les spots de la cathédrale électro, parce qu’après le premier juillet, c’est keine Zigaretten mehr. Un point c’est tout. Total Kaputt. Un serveur plus doux m’affirme que la boîte aménagera un coin en plein air contigu, c'est-à-dire pas dans la boue. Il n’y a qu’au Kit Kat, lieu de transgressions officiellement privé où la police se retiendra d’aller foutre son… nez.
Avis aux amateurs.
Qu’adviendra t-il des bars berlinois au début de l’été ? Le patron du Jenseit reste dubitatif : « S’il y a soulèvement, ce sera à Kreuzberg et à Friedrischain… Mais pour la plupart des patrons, c’est quand même que de la gueule… » Il hausse les épaule et ajoute avec ironie : « Les Allemands feront la révolution quand on interdira la bière».

 

Par Diane Chavelet // Ilustration : Juan.