Ce week-end c'est le comice de Mer. On n’a pas idée d'appeler Mer une ville de la région Centre... et pourtant si, car, c'est aussi ça l'exception culturelle française. Un comice c'est un peu les Galeries Lafayette du paysan. Allons donc prouver qu'il n'y a pas qu'au Festival de la Route du Rock qu’on danse en botte à Saint-Malo.

 

Dans un grand champ à l'extérieur de la bourgade, pour être sûr de ne pas déranger les commerçants locaux, on a installé toutes sortes d'enclos à bestiaux, à banquiers et à babioles représentant généralement des poules et des chiens fidèles. Un homme passe devant les ânes en les saluant :

 

- Messieurs les ministres, bonjour !

 

Plus loin, un homme fait des sculptures de bois à la tronçonneuse. On savoure un déjeuner sur l'herbe entre une machine à rogner les souches et un tractopelle. Le stand des produits laitiers marche moins bien que celui de la bière Kronenbourg où on se salue énergiquement :

 

- Bonjour le Claude.

- Comment ça va t'y le George.

 

Sur la scène, le micro 11 fait la mitraillette. Une association méroise :

 

- Qui présente chaque année un spectacle de chanson "FRANÇAISE"...

 

Commence un morceau. Des larsens dans tous les sens. Par respect pour nos oreilles on fuit avant la fin du 2ème couplet et la probable insolation des 15 personnes du public.

 

En ville, Mistinguette et des vieux tracteurs passent au carrefour. On se pose à la guinguette d'Arlette pour profiter d'une andouillette, de Bourvil et de Maurice Chevalier. Dans la cour fleurie de cette épicerie de famille, on s’est dit que le comice était une bonne excuse pour gagner deux sous et surtout pour boire des coups.

 

Tout le monde chante et danse en servant des touristes anglais aux yeux brillants. Enfin la France, ou du moins l'image qu'ils s'en font. Cette insouciance galante, musicale et alcoolisée.

 

- Heureusement que c'est qu'une fois par an, j'en peux plus de l'accordéon. Qu'est-ce que je donnerais pour un morceau de Deerhunter.

 

C’est Mael qui nous glisse ces quelques mots à la tireuse à bière dont il s'occupe avec l'attention d'un Hell's Angel avec sa première moto. Quand on l'interroge sur la belle énergie du lieu, il nous répond en riant :

 

- On se bat moins qu'avant parce que ça fait gueuler le chien.

 

On remercie la zoothérapie et on se laisse porter tel un enfant suivant le joueur de flûte vers la fête foraine. Odeur de chichi, coloration à mèches, maquillage élevé au rang de peinture murale, boule à facette d'acné vissée sur des maillots de l'OM, la moyenne d'âge en cette fin d'après-midi dépasse difficilement 17 ans. Aux autos-tamponneuses une fille avec son homme prend un cours de conduite. Il la guide et elle sort la main du véhicule pour signaler si elle va à droite ou à gauche. Des Marcel font péter le score du punching-ball. À la maison du rire, on ne comprend pas ce que raconte la femme à la caisse, on croirait entendre le chef de gare dans Les Vacances de Monsieur Hulot.

 

Vers 20h30, une forte odeur de choucroute se fait sentir. En effet cette année on a associé le comice avec la fête de la bière. Une sorte de super banco que certains jeunes préfèrent fuir.

 

- Sinon moi, Laurine je te raccompagne, mais par contre, je dors avec toi... Hé. Hé. Hé.

 

Dans la Halle pour certains cheveux blancs, on sent que l'on ne danse qu'une fois par an. Un paso doble, suivi d'un madison. L'endroit devient dangereux pour les enfants, surtout lors d'une valse où une gamine se fait littéralement éjecter par le cul d'un vieux pris dans le rythme fou de la danse.

 

Les jeunes regardent les danseurs interloqués, ils aimeraient trouver le mot "derviche" mais leur vocabulaire ne leur permet pas, alors ils ont l'air hagard d'une vache qui ruminerait pour la première fois un bonbon au chocolat.

 

À l'extérieur la musique des attractions hurle :

 

- I'm in Miami Beach.

 

À l'intérieur, on fait tourner les serviettes et malgré la choucroute ça danse quand même pas mal. Un Espagnol endiablé perd les eaux, sa chemise a changé de couleur et la gomina mélangée à la sueur dégouline sur son front dégarni par grosses gouttes épaisses et visqueuses. Il est fier, il est beau, bon pour l'arène et la mise à mort.

La danse en ligne finit par prendre le dessus et lorsqu'elle attaque en traître Marcia Baila des Rita Mitsouko on préfère aller sous la pluie plutôt que de voir le carnage.

 

-C'est pas demain la veille qu'il y aura Sinsemilia au comice agricole de Mer.

 

Dehors les jeunes sont lucides sur certains points, mais pas tous.

 

- T'as bu toute la soirée

- Mais non, sérieux, j'ai bu qu'une bière toutes les 20 minutes.

 

Il est minuit, les forains ont rangé et la Halle se vide. Dehors, on s'échauffe verbalement sans avoir le brio de Cyrano.

 

- Espèce de sale pute, tu as des mots vulgaires.

 

À l'intérieur, au premier rang des tables, il reste des gens assis, on a l'impression qu'ils ne bougeront plus jamais. Mollusque moustachu, vigie de la piste de danse, protecteur d'une élégance douteuse, ils observent une biche blonde illuminée de son sourire sautiller vers la piste vide. Et l'orchestre malgré une véritable section de cuivres et de très bonnes interprétations est obligé de s'arrêter. On leur demande leur nom pour pouvoir en dire du bien.

 

- On s'appelle "Nuit de folie".

 

Tout est dit.

 

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Textes et photos: Quentin Cherrier.